Un dialogue est-il possible ?

M. Patrick SEALE

Journaliste, Editorialiste à Al Hayat



M. Jean-Bernard RAIMOND :

Vous êtes grand connaisseur du monde arabe, en profondeur et le dernier à parler. Je pense que c’est un heureux hasard puisque vous allez couvrir beaucoup de questions que nous avons soit abordées, soit auxquelles il a été fait allusion.

M Patrick SEALE :

Qui peut, se considérer comme un spécialiste du monde arabe, région si compliquée ? Mais je vous remercie, M. le Ministre. Je voudrais aussi saluer mon ami, Président de votre association France-Grande Bretagne, l’Ambassadeur Jean-Marie Le Breton. Nous nous connaissons depuis des siècles, nous nous sommes rencontrés à Oxford, il y a très longtemps. Je vous assure que je ne vais pas vous mobiliser très longtemps. L’Ambassadeur Le Breton m’avait jumelé avec Gilles Kepel, aussi je me suis dit que je vais me limiter à quelques notes.

En fait, le sujet que l’on m’a donné est celui-ci : un dialogue est-il possible ? À mon avis, et je crois que c’est un avis partagé par beaucoup d’entre vous, les problèmes auxquels le Moyen Orient fait face sont principalement des problèmes politiques. Il leur faut donc des solutions politiques. Et le seul moyen d’y arriver évidemment, est par le dialogue, la négociation. Dialogue pas souvent possible, et pourtant essentiel, il n’a pas d’alternative idéale. Ma contribution, ce soir, se trouve alors être un plaidoyer pour le dialogue.


S’il y a une leçon à tirer, c’est la futilité des raisons des soit-disant solutions  militaires. Les interventions militaires sont presque toujours inefficaces, inutiles, pire que cela, essentiellement contre-productives. Elles produisent des effets néfastes, qui sont souvent contraires à ce qui a été escompté. On peut faire plus ou moins le même constat pour les sanctions, ou en fait toutes autres mesures qui tentent d’isoler les régimes dont nous n’approuvons pas la teneur. Ce n’est pas l’usage de la force qui va régler tous les conflits du Moyen-Orient. Qui oserait maintenant défendre la Guerre en Irak ? Une guerre illégale, catastrophique, livrée sur la base de renseignements truqués. Qui oserait défendre les 13 années de sanctions punitives qui l’ont précédée, et qui ont causé la mort à des centaines de milliers d’enfants en Irak ? Je pense que l’histoire dira que la destruction de ce grand pays arabe fut l’un des grands crimes de notre époque. Comme tout le monde le sait maintenant, la guerre en Irak a attisé des forces, de féroces haines sectaires, provoquant des tueries à grande échelle, causant des centaines de milliers de victimes, ainsi que des minorités déplacées et des destructions sans fin, affligeant le monde de conséquences sur de nombreuses années. L’Irak est un grand malade et le restera longtemps.

La destruction de l’Irak a été voulue essentiellement par les néo-conservateurs américains qui cherchaient à protéger Israël de tout danger potentiel qui pourrait lui venir de l’Est. Ils ne sont pas seuls à avoir voulu la guerre. Après 9/11, les Américains voulaient infliger aux Arabes une leçon qu’ils n’oublieraient jamais. Évidemment, Dirk Cheney pensait par exemple que le pétrole irakien pouvait faire contrepoids au pétrole saoudien. Il ne s’entendait pas très bien avec les ministres. Vous savez que Rumsfeld aussi, Ministre de la Défense à l’époque, avait décidé de réformer l’outil militaire américain pour le rendre plus souple, plus rapide, et il avait donc besoin d’une « petite guerre » pour démontrer le bien fondé de cette idée, pourtant contesté par les fédéraux. Mais sans les néo-conservateurs, je ne pense pas que la guerre aurait été déclarée. Mais, en livrant cette guerre, les Américains ont bouleversé l’équilibre géostratégique de la région. Maintenant affaibli, l’Irak ne peut plus assumer son rôle traditionnel de protecteur des frontières Est du monde arabe, c'est-à-dire de contenir l’Iran. La faiblesse de l’Irak a permis à l’Iran de s’imposer comme puissance régionale incontournable. Son influence s’étend aujourd’hui en Irak même, en Syrie, en Libye, au Liban, parmi les fractions palestiniennes et même peut-être au sein des tribus yéménites, qui fondent actuellement au plus profond le régime de Sanaa, au Yémen. Permettez-moi de vous entretenir, pendant 2 ou 3 minutes, sur chacun des trois conflits que Gilles Kepel a un peu évoqués. Le programme nucléaire iranien, la guerre en Afghanistan et d’abord, le conflit arabo-israélien qui a pris le monde en otage depuis six décennies, si ce n’est des siècles.

L’Iran. Il me semble évident que les sanctions ne mettront pas à genoux la République islamique, même si la Russie et la Chine acceptaient d’y participer, ce qui est loin d’être certain. On a vu avec quelle défiance l’Iran avait réagi aux critiques récentes de l’I.A.A., en poussant la construction de dix nouveaux centres d’enrichissement d’uranium. Les frappes militaires, par Israël par exemple, auraient des conséquences profondément déstabilisatrices pour le pétrole, les intérêts occidentaux dans la région, ou les états arabes du Golfe, déjà fragilisés par la crise de Dubaï, qui se trouvent être entre deux feux, mais aussi pour la sécurité et l’avenir même de l’état juif. Les États-Unis ont fait clairement entendre aux dirigeants israéliens qu’ils n’approuvaient pas une frappe contre l’Iran. Mais nous ne sommes pas sûrs que cette mise en garde d’Obama soit suffisante. Israël est connu pour agir à son gré, selon ses propres calculs, qui ne sont pas toujours bien fondés, comme nous l’avons vu à l’occasion des deux guerres qu’Israël a menées contre le Hezbollah en 2006, et contre Gaza il y a un an. Loin de détruire ses acteurs non-étatiques, cette opération ne ferait que les renforcer, sans parler de la haine féroce dont Israël s’est entouré de par son comportement agressif et oppressif contre une population captive.

Que faire ? Dialoguer avec l’Iran. Il faut négocier mais sans proférer de menace, et avec le respect dû à une nation de plus de 70 millions d’habitants, héritière d’une civilisation vieille d’au moins 2 500 ans. La République islamique veut être reconnue pour ce qu’elle est : une grande puissance régionale. Elle veut aussi des garanties sur sa sécurité, étant donné, il faut le rappeler, qu’elle a fait face à trente ans d’hostilité et de sanctions de la part des États-Unis, à une guerre meurtrière contre l’Irak (elle fut attaquée, car l’Iran moderne n’a jamais attaqué personne), une guerre contre l’Irak soutenue par le monde entier, car le monde entier a soutenu l’Irak, la seule exception étant la Syrie, qui s’est rangée du côté de l’Iran. Et puis, après cette guerre, l’Iran a été confronté à des menaces de plus en plus explicites d’Israël, maintes fois répétées. Qui, dans ces conditions, ne cherche pas à se défendre ? Qui ne chercherait pas à acquérir une capacité de dissuasion ? On peut ne pas aimer la rhétorique d’Ahmadinejad, mais est-elle plus menaçante, plus dangereuse, plus inacceptable, que celle d’un Netanyahu ? On peut détester la répression de l’Opposition en Iran, mais est-elle pire que la répression israélienne vis-à-vis des Palestiniens ? On dit souvent qu’une bombe iranienne poserait une menace existentielle à Israël, mais est-ce vrai ? Personne ne le croit vraiment, et certainement pas le premier concerné, le Ministre de la Défense Israélienne, E. Barak. C’est lui qui a affirmé récemment qu’Israël avait amplement les moyens de se défendre. C’est l’Iran qui serait rayé de la carte, si jamais il tentait de s’attaquer à Israël. Néanmoins, ce qui est certain, c’est que si l’Iran venait à acquérir l’arme nucléaire, cela limiterait la liberté d’action d’Israël. Il lui serait bien plus difficile de frapper ses voisins, comme par le passé. En avocat du diable, je dirais même qu’une bombe iranienne contribuerait à l’équilibre des forces dans la région et donc à la paix. L’Histoire nous enseigne que l’équilibre des forces maintient la paix, et que le déséquilibre peut déclencher la guerre. Car le plus fort est toujours enclin à imposer sa volonté par la force.

Pour éviter que l’Iran prenne le chemin de la bombe, il n’est pas souhaitable de la menacer de sanction, ni de frappes militaires. Au contraire, il faudrait apaiser ses craintes, en lui offrant des garanties de sa sécurité. Le meilleur moyen, à mon avis, serait de l’intégrer dans l’architecture sécuritaire de la région, et surtout de la région du Golfe. Un premier pas dans cette direction serait d’encourager la conclusion d’un pacte de sécurité mutuelle, entre l’Iran et les petits états du Golfe. Vous savez, la base d’un tel accord est là, les petits états s’engageraient à ne pas permettre que leurs territoires soient utilisés pour une attaque contre l’Iran, et l’Iran s’engagerait à ne pas utiliser les communautés chiites du Golfe pour déstabiliser leur politique. Mais, pour l’instant, c’est le contraire qui s’y passe, et au contraire les occidentaux essaient d’exciter les Arabes contre l’Iran. Une des raisons pour la crise à Dubaï, pas la principale mais une des raisons, est justement le fait que les États-Unis ont incité les banques internationales de ne pas donner de crédit à l’Iran, et ont ainsi affaibli le commerce entre Dubaï et l’Iran. Vous savez qu’il y avait, avant cette crise, 25 vols quotidiens entre Dubaï et l’Iran. Le commerce était un des derniers liens, et atteignait 10 milliards de dollars. Donc, en coupant ce commerce, Dubaï en est sorti affaibli.

L’Afghanistan. Nous avons tous eu, aujourd’hui, des échos du discours que le Président Obama a prononcé hier à West Point. Pour moi, c’est une grande déception qu’il ait consenti à renforcer le contingent et à appeler les amis des États-Unis à faire de même. Il n’y a pas de solution militaire en Afghanistan. Cela n’existe pas, au contraire. À mon avis, ce qui est nécessaire là-bas, c’est une thérapie de choc politique, « a  political shock therapy ». Moi je proposerais, pour votre attention, une solution en deux étapes.

La première étape fut évoquée tout à l’heure, par l’Ambassadeur Robin. Il s’agit de faire un effort soutenu pour trouver un arrangement sur le Cachemire, qui puisse à la fois satisfaire l’Inde et le Pakistan. Pas un règlement définitif, cela prendrait du temps, bien que l’Ambassadeur Young soit d’avis qu’il puisse être signé rapidement. Pour le Pakistan, c’est très difficile. Comme vous le savez, la population du Cachemire est en majorité musulmane. Ils pourraient trouver un arrangement pour encourager un début de désarmement mutuel dans cette zone exclusive, et un redéploiement des forces en présence. Si l’Inde et le Pakistan arrivaient à un tel accord, sous l’égide des États-Unis et de la communauté internationale, où le Pakistan n’aurait plus besoin d’allié islamiste, ni au Cachemire, où il y a 500 000 soldats indiens, ni en Afghanistan. Comme tout le monde sait, le Pakistan considère l’Afghanistan comme sa profondeur stratégique. Il s’inquiète de l’influence de l’Inde, d’autant qu’ils sont à côté l’un de l’autre. Il s’inquiète des nombreux consulats que l’Inde a installés en Afghanistan. Nous savons que sous la pression américaine, Islamabad est en train de faire un effort pour mater les tribus guerrières, dans ses propres zones tribales. Et Islamabad ne veut pas combattre les talibans en Afghanistan, pour une raison bien simple. Si un jour l’OTAN venait à se retirer d’Afghanistan, le Pakistan se précipiterait pour coopérer avec le gouvernement de Kaboul, même s’il était dirigé par des talibans. Ce serait une façon d’éloigner l’influence de l’Inde. Ceci est la première étape nécessaire. Trouver un accord entre l’Inde et le Pakistan, afin de libérer le Pakistan de cette dépendance à l’égard ces factions islamistes.

La seconde étape, c’est d’encourager les voisins de l’Afghanistan : la Turquie, l’Iran, le Pakistan, l’Arabie saoudite, et même peut-être l’Inde et la Chine. De former un groupe de contact (« a contact group »), qui aurait pour mission de convoquer un conseil tribal, où toutes les factions afghanes seraient représentées. L’objectif de ce conseil serait de parvenir à un cessez-le-feu, de remanier les institutions du pays qui sont trop centralisées dans leur financement, et de former un gouvernement d’entente nationale. Les États-Unis et leurs alliés s’engageraient à retirer leurs troupes dès que ce nouveau gouvernement serait formé, et ils s’engageraient également à contribuer sur X ou Y dollars pendant X années. Ces fonds seraient gérés par les agences des Nations-Unies. Évidemment, en contrepartie, les Afghans s’engageraient à se désolidariser d’Al Qaida.

Je fais ici une parenthèse. Vous savez que, là-bas, sur les territoires d’Al Qaida, il y a les Pashtoun et il y a les talibans. La politique occidentale les a réunis en bloc au lieu de les séparer, alors qu’ils sont tous très différents les uns des autres, comme nous viendrons à en débattre plus tard.

Pour l’Occident, une telle proposition fournirait une sortie honorable du guêpier. Pour les Afghans, martyrisés par une guerre sans fin, ce serait un très grand soulagement. Une petite anecdote :en 1965, alors correspondant d’un grand journal britannique, j’ai couvert la guerre entre l’Inde et le Pakistan. Une guerre très meurtrière. Je me suis enfui en Afghanistan, où j’ai passé un an et finalement, je suis descendu sur le Peshawar. Là j’ai trouvé un petit hôpital, géré par des missionnaires britanniques, et j’ai déjeuné avec un vieux médecin. Il m’avait dit que la veille, un membre des tribus pashtouns était arrivé en civière car il avait reçu une balle dans le genou. Il insistait pour que l’intervention chirurgicale se fasse sans anesthésie. Voilà les gens que vous rencontrez là-bas. Ils ont une toute autre idée de la douleur.

Un dernier mot très rapide sur le conflit arabo-israélien. Ce sujet a été beaucoup débattu. Les Palestiniens disent qu’ils ne veulent pas négocier tant qu’Israël n’instaurera pas un gel total des colonies. À mon avis, c’est une erreur stratégique. Les Palestiniens devraient se lancer dans la négociation avec le soutien des États-Unis, de l’Europe, des pays arabes. Ils devraient bénéficier du fait que les États-Unis appellent de leur vœu la création d’un Etat palestinien viable, indépendant et contigü, sur la base des lignes du 4 juin 1967. Il ne faut pas que les Palestiniens manquent cette occasion d’entamer les négociations, soutenus par une grande coalition internationale. Leur seul vrai espoir est le soutien d’Obama et leurs ambitions nationales. Pour Obama, je crois que vous êtes d’accord, mais c’est un phénomène rare aux États-Unis, qui ne sera pas répété de sitôt.

Donc là aussi, je suis fermement pour le dialogue, la négociation. L’opinion publique israélienne est volatile. Il suffirait qu’elle digère que le rêve d’un grand Israël est irréaliste, idéaliste, comme l’a expliqué James Baker, il y a plus de vingt ans. Il suffirait également qu’elle comprenne qu’Obama ne va pas lâcher prise. Je crois que nous avons été un peu trop rapides ce matin, en disant qu’Obama allait échouer au Proche-Orient. C’est encore très tôt pour le dire. Tous les Israéliens savent que perdre le soutien de leur grand allié, dont ils dépendent pour presque tout, n’est pas envisageable. Il faudrait peut-être qu’Obama lui-même viennent en Israël l’année prochaine, pour en faire état. La partie est loin d’être gagnée, mais il faut que le dialogue commence.

Merci beaucoup.


M. Jean-Bernard RAIMOND :

Je vous remercie chaleureusement. Vous avez le mérite de traiter, presqu’à fond, deux questions, proposant également des solutions, à la fois pour l’Iran et pour le conflit arabo-israélien.




Questions :

1. M. Alain DEJAMMET :

Un mot pour les propositions de Patrick Seale. Je crois qu’il a parfaitement raison sur la première idée, qui était d’ailleurs celle émise par l’Ambassadeur Rob Young : un accord sur le Cachemire priverait effectivement l’armée pakistanaise et l’intelligence service pakistanais de leurs arguments, en faveur de la complaisance à l’égard des sanctuaires talibans au Pakistan. Mais pour la seconde proposition, l’idée d’une conférence des voisins, la réunion de l’assemblée, là je vous suggère, mais peut-être l’avez-vous déjà fait, M. Seale, de prendre l’attache de Lakhdar Braimi, parce que c’était son idée. Et cette idée a été mise en œuvre pendant une dizaine d’années aux Nations-Unies : une conférence des voisins, la réunion d’une assemblée populaire qui créerait enfin un gouvernement raisonnable. Je le sais parce que le Royaume-Uni et la France, qui n’étaient pas voisins, avaient été tenus à l’écart, mais les États-Unis avaient été invités, ainsi que la Russie. Et la France et le Royaume-Uni n’étaient pas heureux du tout de se tenir à l’écart de cette grande conférence. Donc cette idée, que vous suscitez, a déjà été éprouvée, et peut-être que votre ami Lakhdar Braimi pourra vous donner quelques détails sur les difficultés que rencontrerait la deuxième partie de votre plan, puisqu’il l’a déjà éprouvé.

M. Patrick SEALE :

Je connais très bien Lakhdar Braimi. J’ai discuté de cela avec lui, il me disait que, la première fois, le Conseil n’était pas assez représentatif. Il n’y avait pas assez de pashtouns. Vous savez, Il y a 40 000 pashtouns, ils sont des deux côtés de la « Durand Line », la ligne que les Britanniques ont tracé entre l’Empire des Indes d’un côté, et l’Afghanistan de l’autre. Mais cette ligne a divisé les tribus et, je crois que c’est ce matin quelqu’un a dit, que c’est un mouvement nationaliste, comme le Vietnam. Ces tribus pashtouns détestent les étrangers. Elles sont très attachés à leur religion, à leurs traditions. Il y a quelque chose qui s’appelle le « Pashtoun Bayi », c'est-à-dire le code d’honneur. Dans ce code, il a évidemment la vengeance, et il y a aussi l’idée d’hospitalité. On doit protéger un étranger, s’il demande votre protection, même au prix de sa propre vie. On le protège.

Cela explique leur relation avec Al Qaida. Quelques membres d’Al Qaida sont sûrs auprès d’eux, Ils pensent qu’ils ont obligation de les protéger. Parmi ces tribus, il y a une frange afghane qui est éduquée, qui habite Kaboul, qui prône l’éducation des femmes etc.. Et je ne suis pas si convaincu que ce soit notre devoir d’imposer un modèle de société occidentale sur cette région tribale, montagneuse, attachée à ses traditions.

L’Afghanistan ressemble beaucoup au Yémen sur ce plan-là. Tous les deux couvrent un terrain très difficile, habité par des tribus armées jusqu’aux dents, détestant l’étranger et n’étant pas soumises à un gouvernement central, à Kaboul ou à Sanaa. Donc il faut trouver un système de gouvernement qui reflète cette violence, il y a aussi ces différences ethniques que vous savez ; il y a des Tadjiks, des Ouzbeks, des Hazaras et des… Pashtouns puisqu’ils représentent 42% de la population, c’est la tribu dominante. Il faut les comprendre. Vous savez, il y a un incident célèbre dans l’histoire britannique au XIXe siècle, 1842 je crois. Les Britanniques ont envoyé 15 000 hommes pour mater ces tribus. Et des 15 000 hommes, un seul est revenu vivant. Les Britanniques ont monté une vingtaine d’expéditions, toutes ont échoué contre ces tribus féroces, qui tiennent à leur indépendance. À mon avis, il faut laisser l’Afghanistan aux Afghans.

2.  Est-ce que vous pourriez développer un peu votre analyse des relations entre les Talibans, les Pashtouns, et Al Qaida ?

M. Patrick SEALE :

Je vais faire de mon mieux. Vous savez d’abord, Al Qaida, à mon avis, n’est pas une organisation structurée. C’est une idée. 9/11, les attentats contre New York, n’ont pas été préparés dans les montagnes d’Afghanistan ou du Pakistan, mais planifiées à Hambourg. Si on veut venir à bout d’Al Qaida, il faut d’abord régler des problèmes comme ceux du conflit arabo-israélien. Il faut aussi cesser  de tuer des musulmans. Ces attaques par les drones, par exemple, qui tuent des civils ; la population pakistanaise est très remontée contre les États-Unis, à cause de cela. Je ne sais pas si vous avez suivi récemment la visite d’Hillary Clinton au Pakistan. Un jeune s’est levé et  lui a demandé : « est-ce qu’une attaque par un drone contre les populations civiles, est-ce que vous pourriez consigner cela comme un acte terroriste ? ». Je ne sais pas comment répondre. Donc Al Qaida est un groupuscule, mais avec une idée qui est maintenant partout. Obama a compris qu’il fallait construire « des ponts » vers le monde arabo-islamique. Ici les Américains voulaient se protéger, on a compris cela. Malheureusement, la mise en œuvre de cette politique s’est montrée très difficile.

Les talibans. Je les décris très rapidement. C’est une centaine de troupes américaines qui ont été rappelées. Après les Américains ont fait l’erreur de se déplacer en Irak, pour les raisons que j’ai citées toute à l’heure. Les néo-conservateurs ont cherché à ce que les Américains attaquent l’Irak depuis longtemps, tout ce qui a été décidé dans les années 90 a poussé à cela. Et immédiatement, le lendemain de l’invasion, Bush a dit :  « ce n’est pas l’Afghanistan, c’est l’Irak ! », pour les raisons que l’on connait. Donc les talibans sont en général, majoritairement des pashtouns, ils sont recrutés parmi les pashtouns, pour des raisons nationalistes, comme je l’ai dit. Pour se débarrasser des troupes étrangères.

Moi, je crois que tous les voisins de l’Afghanistan, pour différentes raisons, ne s’accordent pas nécessairement entre eux, alors que tous auraient intérêt à un apaisement. Quand Abdullah Gül, le Président de la Turquie, est venu à Paris récemment, je lui ai posé la question : «  Et vous qui avez maintenant une diplomatie très active, dans la région, de très bonnes relations avec la Syrie, l’Irak, l’Iran, le Pakistan etc. pourquoi ne prendriez-vous pas la tête d’une politique pour provoquer une grande réunion de conseil tribal ? Il m’a dit : « je suis entièrement d’accord avec vous, mais il faudrait que d’autres nations nous soutiennent dans cette démarche. » Moi, je crois que c’est le seul moyen, il faut une solution régionale, il faut que les voisins soient impliqués. La Turquie peut jouer un rôle, l’Iran un rôle essentiel également, l’Arabie saoudite, qui a de très bonnes relations avec les mouvements islamiques, le Pakistan aussi.

Il faut leur dire que nous ne sommes pas là pour les mater, leur imposer quoi que ce soit… . Ils ont leurs traditions propres, on veut les aider à se développer d’accord, mais pas nécessairement par la force. Et certainement pas en plaçant une garnison étrangère dans leur pays, qui ne connait pas leurs traditions, qui envahit leur maison, etc.


3. S’agissant du conflit israélo-palestinien, vous avez indiqué toute à l’heure que les Palestiniens devaient s’engager dans la négociation sans poser de question préalable, parce qu’ils seraient soutenus par la Communauté, et Israël sera obligé de faire des concessions. Mais pourquoi les Palestiniens n’ont-ils pas profité des propositions, qui m’avaient paru extrêmement  intéressantes à l’époque, faites par Mr Olmert avant sa chute. Je crois que c’est rappelé hier, dans l’interview au Monde de Dan Méridor qui dit : « voilà, il y avait des propositions, mais il n’y a pas eu de réponse » ?


M. Patrick SEALE :

Vous avez raison, les Palestiniens ont souvent manqué des occasions et puis vous savez, ils sont divisés, mais le monde entier a aidé à cerner cette division, et les Israéliens aussi. Mais il faut que les Israéliens soient convaincus qu’un petit état palestinien prospère, à leur, côté serait un immense avantage pour eux. C’est la clef de la régularisation du monde arabe entier. Cela ne poserait aucun danger. De quoi ont-ils peur ? Pourquoi sont-ils si portés contre le nationalisme palestinien? Certains disent que c’est parce qu’ils pensent qu’un état palestinien pourrait miner la légitimité de leur propre emprise nationale. D’autres disent qu’un petit état palestinien ne serait bientôt pas satisfait de ce petit territoire et qu’un jour, il voudrait plus.

Vous savez, les Israéliens, depuis la naissance de l’état en 1948, ont toujours voulu dominer toute la région par la force. C’était l’idée de Ben Gurion, dont ils ont tous hérité. Il voulait l’hégémonie militaire. C’est pour cela qu’ils détestent les mouvements comme le Hamas, le Hezbollah, qui rognent leur pouvoir de dissuasion et c’est pourquoi, évidemment, ils tâchent de mobiliser le monde entier contre l’Iran, parce qu’ils ne veulent pas d’un équilibre de forces, ils veulent pouvoir frapper sans être frappé.

À mon avis, c’est une idée de doctrine sécuritaire qui n’a plus court, qui est dépassée par les évènements. Il faut qu’ils arrêtent. S’il veut être intégrée dans cette région, qu’il accepte un équilibre des forces. Un petit pays de 7 millions d’habitants ne doit pas pouvoir imposer sa loi sur toute la région. Ce n’est plus crédible à long terme. Les Arabes bougent, il y a des Arabes éduqués maintenant. Il y en a des dizaines de milliers, comme les Saoudiens par exemple, qui sont allés s’éduquer dans une université américaine. Il y a de grandes universités dans le Golfe, la Syrie vient de créer quinze nouvelles universités. Il y a un mouvement d’éducation et de développement dans le monde arabe. Il faut qu’Israël comprenne cela. Il faut qu’ils comprennent que pour être un membre à part entière de cette région, il faut qu’ils fassent des concessions et qu’ils ne pensent pas toujours à mater et à frapper. À mon avis, c’est tellement dans son intérêt, comme le dit le Président Sarkozy, comme le dit tout le monde, n’est-ce pas ? Tous ses amis. Il y en a assez de vouloir dominer toute la région. Ce n’est plus faisable, donc il faut d’adapter et penser différemment. C’est difficile, mais c’est nécessaire. Et un homme comme Obama, à mon avis, s’il venait en Israël, pourrait aider à les convaincre.

Evidemment, ils demanderont des garanties, mais tout le monde est prêt à leur donner des garanties, tout ce qu’ils veulent. Mettre une force à leurs frontières, des garanties de sécurité dans les années à venir, des traités de sécurité etc.. Mais cette politique de siège de Gaza, ce scandale humanitaire terrible et puis, il y a eu le Liban… On ne peut pas le répéter, ce n’est pas possible. Un équilibre est nécessaire, pas seulement pour Israël mais pour les États-Unis, et pour le monde entier.