Refonte de l’organisation internationale : nouveaux équilibres

M. Alain Dejammet
Ambassadeur de France
Refonte de l’organisation internationale : nouveaux équilibres





Introduction du Président.
Je rappelle qu’Alain Dejammet a été correspondant permanent pour la France, aux Nations unies, aussi je crois qu’il va nous apporter beaucoup d’éléments.


Alain Dejammet.
Je vous remercie M. le Ministre mais vous savez, comme l’a dit Philippe Morreau-Desfarges, il faut se méfier des experts, car ils se trompent tout le temps !
Refonte de l’organisation internationale : nouveaux équilibres. Je comprends qu’il y a un point d’interrogation. La question est simple : la paix du monde par l’équilibre entre des Etats, entre des groupes d’Etats, des blocs, des pôles qui se neutralisent, ou bien la paix du monde par la grâce d’une organisation internationale à l’échelle planétaire, qui régirait les rapports entre les pays. Voilà la question.

Historiquement, la réponse est l’alternance. L’équilibre entre alliés, entre coalisés face à de grandes nations, puis victoire de l’un, victoire des autres sur l’un, et retour à des tentatives d’organisation, le concert européen, certains éléments de ce concert européen au XIXe siècle, ce qui n’a pas empêché une succession de crises diverses, avant guerre. Echec de la SDN, retour à un système d’alliances entre les deux guerres puis, en 1945, affirmation d’une volonté d’organisation, une volonté déterminée cette fois-là d’assurer la paix du monde par une organisation, une poussée d’Etats souverains, qui met au-dessus des gendarmes, le Conseil de Sécurité – doté cette fois, à la différence de la SDN, de pouvoirs spécifiques - et  au-dessus, les « super-gendarmes » si je puis dire, les cinq puissances disposant de la permanence. Voilà l’idée. C’était donc véritablement le choix de la paix, non pas par l’équilibre, mais par l’organisation.

On sait que le système se bloque bientôt. Les gendarmes ont échoué et la paix, loin de résulter de l’entente entre les gendarmes, vient de l’équilibre entre deux super-puissances. Un équilibre qui n’était pas du tout celui de la coopération, mais celui de la terreur de la dissuasion nucléaire. Alors ce tête-à tête-était tantôt hostile, tantôt complice ; on se rappelle tout de même de l’évocation du condominium. S’y était ajouté un troisième partenaire, le Tiers Monde, mouvement des « non-alignés », nom des pays en développement qui, jouant des rivalités des puissances du Nord, arrivèrent à imposer la décolonisation et donc le désengagement de ces pays. Donc, au total, nous avions non pas une organisation, mais un équilibre à trois, accompagnant la paix mondiale, et recouvrant en réalité mille tensions et conflits locaux.

1989 : Vous avez évoqué cette date M. le Ministre ; c’est la chute du Mur, l’effondrement des deux super- grands et donc, la fin de ce système et de là, la relance de l’idée d’organisation. Cela a très bien marché, pendant un temps. Vous avez eu des signes répétés aux Nations unies, les chefs d’Etat à New York, une succession de sommets, 1995, 2000, 2005 … le Conseil de Sécurité tournait lui à plein régime. Sans d’ailleurs trop régler les conflits ; il faut se rappeler les Balkans, l’Afrique, le Moyen Orient, le Caucase … Une super-puissance soudain prend le large, ce sont les Etats-Unis. C’est le temps de l’hyper-puissance. Pendant un temps, on ne parle que de l’hyper-puissance américaine de par le monde. Et brusquement elle se dégonfle. C’est un passage rapide, de quelques années, le temps archi-commenté par certains de l’hubris  de l’hyper-puissance. Puis, pendant ce temps émergent, alors là à folle allure, d’autres pays – les fameux pays émergents - Chine, Brésil, Inde- aux ambitions économiques très vite affirmées et également, bientôt, aux ambitions politiques.

D’où la question, qui se repose, qui redevient d’actualité : de nouveaux équilibres sont-ils possibles ? Ou faut-il compter sur une organisation, mais en remplacement de celle-ci ?  Par rapport à cette question, s’appliquent trois champs d’activités humaines : le culturel, l’économique et le politique.

Le domaine culturel. Le tableau n’est pas aussi sympathique que celui décrit par Thomas Friedman, ce journaliste du New York Times, qui est le gourou, sinon d’Obama, du moins des électeurs d’Obama, et qui entrevoit un monde apaisé parce qu’aplati - le monde est plat -, un monde où les divergences s’effacent parce qu’elles ont été laminées par l’Internet et la prolifération des acteurs. Voilà la vision assez sympathique de Thomas Friedman. Mais le tableau non plus n’est pas celui du choc des civilisations, car fort heureusement, l’esprit de conquêtes, de croisades, n’est pas trop répandu. Le tableau est celui en fait, non pas de la propagation de tel ou tel état d’esprit, éventuellement même démocratique, c’est bien celui des rivalités, de la diversité culturelle. Rares sont en effet les valeurs universelles. Leo Strauss l’avait dit, on l’avait oublié, la déclaration universelle des Droits de l’Homme, n’est universelle que de nom. L’organisation des Nations unies a sa propre déclaration. Innombrables sont les rencontres, dialogues interreligieux,  mais la moitié des participants récuse totalement l’idée d’un changement de religion. L’unité fragile est dans les efforts d’harmonisation des concepts. Bien évidemment, on pense au thème de la justice pénale internationale. Alors, on avait salué ce grand triomphe qu’était le traité de Rome, qui crée une justice universelle, une propagation de valeurs. Onze ans après, je crois qu’il faut être très conscient de ce que plus de la moitié des pays du monde relève de gouvernements qui n’ont pas ratifié le traité de Rome sur la justice pénale internationale. Et parmi ces Etats, les Etats-Unis bien sûr, la Russie, la Chine, l’Inde, la quasi-totalité des anciens pays soviétiques et la totalité des pays arabes, sauf la Jordanie mais qui reste ambiguë. Voilà la réalité de l’application, de la propagation de ce grand concept de la justice pénale internationale.

Et puis on a dénoncé récemment, et d’un ton exalté, le déclin de la souveraineté étatique avec, en parallèle, la montée de cette notion remarquable qui était le droit d’ingérence, la propagation du droit pour tous les Etats, et de la communauté internationale éventuellement, de s’ingérer dans les affaires de autres. Voyons la réalité. Eh bien, au mois d’avril de cette année (2009), un communiqué commun a été signé par le ministère des Affaires étrangères chinois et le ministère français des Affaires étrangères où, à chaque paragraphe, les deux parties réaffirment le respect du principe de non ingérence. Voilà pour la relativité des grands principes qui devaient théoriquement illustrer la propagation d’un état d’esprit commun et universel, dans le monde.

Qu’en est-il sur le plan culturel ? Aujourd’hui est-il possible de réformer les organisations ? Alors, nous savons qu’a été substitué à la Commission des Droits de l’Homme que l’on jugeait très partiale un Conseil des Droits de l’Homme, constitué de manière plus égale. Mais on a pu voir que la pratique était restée rigoureusement la même. Il n’y a eu aucune amélioration, au moins sur le plan de l’impartialité avec l’avènement du Conseil des Droits de l’Homme. Quant à l’UNESCO, elle ne se réforme pas. On parle toujours d’un plan culturel. Elle aurait pu créer des liens entre les pays. Elle aurait pu notamment essayer d’engager une discussion sur les manuels scolaires, les manuels d’histoire, de voir si l’on ne pouvait pas évoluer et revoir les aspérités, à l’origine de bien des tensions, de bien des a-priori. Elle ne l’a pas fait. Et personne ne va à l’UNESCO, tout le monde ignore ce qu’elle fait. Si vous y allez vous verrez rigoureusement les mêmes déclarations « trompetteuses ». Donc, il n’y a pas du tout eu refonte des organisations sur ce terrain culturel. La scène n’est pas équilibrée, les institutions restent figées. Je crois tout de même qu’on peut souligner un trait  plutôt positif sur le plan culturel. C’est l’absence de différences entre les valeurs. Aucun des grands pays émergents ne paraît tenté aujourd’hui d’imposer par la force ses convictions morales, religieuses, ou son absence de conviction. C’est un aspect intéressant ; cela n’est pas venu de la Chine, du Brésil ou de l’Inde, et ce n’était et n’est toujours pas le cas d’autres pays bien moindres en vertu.

Sur le terrain économique maintenant. C’était le champ par excellence de la voie empruntée vers l’organisation. Il faut se rappeler les années 60 – 80, où une majorité de pays avait vraiment voulu créer un nouvel ordre économique international, avec une norme qui s’imposait à tous les Etats. Et ce fut d’ailleurs un mouvement assez bien vu par la France, un temps très active, dans la volonté d’organisation. Ce temps a disparu, ces efforts, ceux des Nations unies, de la CNUCED, ou ceux d’un pays comme la France, ont été totalement balayés par la grande vague du libéralisme, du capitalisme ; l’économie de marché a triomphé de ce système. Donc, fin de l’organisation. Mais le libéralisme s’est emballé et a engendré des crises et donc, encore une fois, classique alternance, que l’on connaît aujourd’hui. On en revient à l’idée du rôle des Etats, mais surtout à l’idée d’une organisation. Alors, quelle instance ? Voici trente ans avait été constitué, à l’initiative de la France, le groupe des pays industrialisés réunissant quatre, cinq, puis  huit pays industrialisés. La France était quand même attentive au fait qu’il y avait des pays en voie de développement avec lesquels il fallait dialoguer. Dans les années 90 avait aussi été créée une structure un peu parallèle, qui réunissait le Mexique, le Venezuela, le Sénégal, l’Inde et puis l’Egypte avec laquelle le G8  essayait de jeter des ponts  

Aujourd’hui, c’est un fait, à la faveur de la croissance des pays émergents et aussi à la faveur du rôle accru de la finance, on a créé, depuis quelques années, une nouvelle structure, le G20. Et le G20 a tout à fait « la cote », c’est celui dont on parle. En fait, on sait que malgré tout ce tintamarre médiatique, le G20 n’a pas du tout réussi, au sommet de Londres, à harmoniser les plans de relance. Et il n’a pas non plus, au sommet de Pittsburgh,  maîtrisé l’activité bancaire, comme l’a déjà développé Philippe Morreau-Desfarges. Alors la vraie question à propos du G20 est celle de sa représentativité. Assurément, il rassemble les pays qui regroupent 95% de la richesse mondiale, mais qu’en est-il de la représentation des pays ? Très bonne représentation pour l’Amérique du Nord, pour l’Europe, assez bonne pour l’Asie, mais l’Afrique ? Un seul pays y est présent, l’Afrique du Sud. Cela veut dire quand même que les pays qui ont des ambitions, qui ont un rôle, qu’ils tiennent parfois avec aigreur - le Nigeria, l’Algérie, l’Egypte - ne sont pas représentés. Clameur d’iniquité, clameur d’injustice. Faute de représentativité satisfaisante, le G20 n’est pas non plus la solution permettant de refondre l’organisation internationale.  

Mr Chirac et d’autres avaient eu, il y a quelques années, une idée de génie. Ils avaient proposé la création d’un Conseil de Sécurité Economique et Social. Ils oubliaient simplement qu’il existait déjà, en la forme du Conseil Economique et Social des Nations unies. Ils ne le savaient pas. Vous allez à New York, il y a le Conseil de Sécurité et la porte à côté est celle du Conseil Economique. Il ne regroupe pas grand monde – cinquante - quatre pays – mais  c’est davantage  que le G20. C’est assez bien équilibré ; on y trouve les grands pays, les petits pays et les moyens et, malgré une composition un peu lourde, c’est une instance qui a tout à fait fonctionné il y a cinquante ans, à l’époque de M. Mendès-France. Cela pourrait être la bonne instance ; le problème est qu’elle est inscrite dans la routine devenue un peu décriée, des Nations unies. Tout cela agace les ministres d’ailleurs, parce qu’elle se réunit plus souvent à Genève qu’à New York. Mais voilà, elle n’est pas de mode, parce que l’on veut quelque chose d’original, de nouveau, comme le G20. Mais le G20 ne correspond pas une représentation équilibrée, honnête, du système économique international.

Maintenant, le politique. Alors, où va-t-on ? L’équilibre, encore une fois, entre blocs ou organisation refondue ?  Quel est le bilan actuel ? Etant donné que le Conseil de Sécurité à quinze n’est plus tout à fait de mode  -   il suffit de voir notre Président, M. Sarkozy, qui en parle beaucoup moins que Mr Chirac, lequel ne jurait que par le Conseil de Sécurité – que reste-t-il ?  Aux deux extrémités de la palette, il y a le G1 et le G192 (qui est l’Assemblée générale des Nations unies). Personne ne se souvient du nom de son Président. Elle s’est réunie en séance extraordinaire au mois de juin pour traiter des problèmes de la mondialisation. Il n’y a pas eu une ligne dans la presse. Adieu, oubliée l’Assemblée générale des Nations-unies, le G192, ce n’est pas la panacée. Alors le G1, on le sait, c’était les Etats-Unis. Il faut simplement se rappeler la rapidité de sa perte de puissance, en quatre ou cinq ans. Il n’est plus question de l’hyper-puissance, de l’ hubris, sur lesquels nous avons eu pamphlets, articles, colloques, etc. Disparu, terminé. Mr Obama prône la discrétion.

Donc ni G1, ni G192. Alors nous en restons au G2, c’est le nouveau condominium, la Chine-Amérique. Alors la Chine-Amérique intéresse un certain temps, parce que M. Obama est tout de même discret et prudent. Lorsqu’au mois de juillet, il a déclaré solennellement que la Chine et les Etats-Unis façonneront le XXIe siècle, cela a quand même frappé. Mais M. Obama est prudent, raisonnable ; il s’en est rendu compte, il est allé en Chine ; il a rencontré les Chinois. Il a reçu le Premier ministre indien. Il sait très bien que l’Inde existe et qu’elle reste très méfiante à l’égard de la Chine ; donc il n’y aura pas de G2.

Alors les autres acteurs, la Russie bien sûr, mais on en reparlera. Elle se refait une santé actuellement ; elle piétine un peu ses plates-bandes, elle souffle le chaud et le froid. Enfin, elle existe, on s’en rend compte. L’Europe, Gabriel Robin va nous en parler, enfin il paraît qu’elle a maintenant le téléphone.
Et puis il y a le Brésil, l’Inde, la Chine. Eux sont tout à fait présents et, je le répète, ils ont des ambitions économiques mais aussi politiques. Alors est-ce que l’on peut tabler sur ces quelques pays ou groupes de pays, pour ce qui est de l’Union européenne, pour constituer séparément ou ensemble un monde multipolaire, où la paix résulterait de l’équilibre entre ces pôles ? Voilà effectivement la question d’actualité, compte tenu des acteurs. Mais quels pôles au fait ? Et quels équilibres ? Il n’y a pas de pôle du Sud. On a évoqué pendant un temps la perspective de la coopération Sud-Sud ; Brésil, Inde, Afrique, tout cela allait se réunir et en « faire voir » au Nord. En fait, il n’y a pas de coopération Sud-Sud ; on l’a vu à l’Organisation Mondiale du Commerce. Il y a eu divorce éclatant entre le Brésil et l’Inde, sur le plan du commerce. Et malheureusement, on le voit quotidiennement en Afrique, qui est livrée à une concurrence exacerbée entre le Brésil,  la Chine et  l’Inde, concurrence qui débouche parfois tout simplement sur l’exploitation et le pillage. Voilà pour le pôle Sud.

Il n’y pas non plus de pôle démocratique, je crois. Ce fut une idée des Américains, évoquée par Philippe Morreau-Desfarges. Ce fut l’idée de l’alliance démocratique, grand thème de Clinton et de Mme Albright, celle qui voulait substituer à l’enceinte des Nations unies une autre enceinte, celle de l’Alliance démocratique. Je ne sais pas ce qu’il en est ; cette idée est mort-née parce que les Américains croyaient effectivement être un peu à l’origine de l’idée de démocratie. Je me rappelle avoir entendu Mme Clinton, de retour d’un voyage en Afrique, s’extasiant parce qu’elle avait appris  que la démocratie existait au Sénégal. Elle  avait une mémoire historique extraordinairement infléchie. Alors y-a-t’il un pôle OTAN ? Je laisse le soin à d’autres d’en parler, mais je crois que cette hypothèse appelle pas mal de nuances quand on considère le rôle de l’OTAN en Afghanistan et à propos de l’Irak également. S’agissant du pôle Union européenne, on ne sait pas trop quoi en attendre, mais on va simplement attendre que d’autres orateurs interviennent sur le sujet.

C’est l’incertitude qui prévaut en ce qui concerne la configuration exacte et le nombre des pôles. Est-ce que les pôles existent vraiment ? Mais l’incertitude pèse aussi sur l’équilibre entre ces pôles éventuels. Pour qu’il y ait équilibre, il faut qu’il y ait une certaine égalité. Quelle sera l’égalité entre la Russie et  ses voisins, quand la Russie, riche de ses immenses territoires et de ses immenses réserves minérales, sera par effet de sa démographie déclinante, presque dix fois moins nombreuse que ses voisins, la Chine et l’Inde, et même l’Union européenne ? Quelle égalité entre l’Union européenne et l’un ou l’autre des autres pôles, si l’Europe reste sans vision commune et surtout sans vraie défense commune. Qu’on le veuille ou non, c’est du nucléaire qu’est venue jusqu’à présent l’égalisation et c’est le nucléaire qui pourrait continuer à égaliser. Mais quel sens prendrait notre dissuasion si l’Europe entraînait la France et le Royaume-Uni à renoncer à la dissuasion nucléaire, comme le réclament clairement MM Rocard, Juppé et Delors dans un article dans Le Monde ? Que sera l’équilibre sur l’Europe quand nous n’aurons plus la dissuasion ?

La conclusion n’est pas l’image lisse et paisible d’un monde multipolaire où les pôles s’équilibreraient et s’imbriqueraient. Cette conclusion n’est pas totalement réaliste. Les rouages, en fait, grincent singulièrement. D’ailleurs, Philippe Morreau-Desfarges a fait une allusion au cynisme. Le monde multipolaire n’est pas tellement un monde lisse et équilibré ; les mécanismes protestent et grincent. C’est d’ailleurs le jugement des conseillers d’Obama qui ont fait savoir qu’ils récusaient l’idée d’un monde multipolaire et qui préféraient infiniment jouer la carte du multilatéralisme.

Alors le multilatéralisme ramène aux Nations unies dont on a décrié et critiqué le Conseil de Sécurité parce qu’il n’était pas suffisamment représentatif. L’Inde, le Brésil, le Japon et l’Allemagne ne font pas partie des membres permanents, c’est donc un organisme déséquilibré. D’où des idées de réformes. Je crois effectivement la critique fondée ; il faut trouver une refonte. Mais quelle refonte ? Disons-le très clairement, ni l’Inde, ni le Japon, ni le Brésil, ni l’Allemagne, candidats à un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité n’entreront  à vue humaine au Conseil de Sécurité de façon permanente, simplement parce qu’il faudrait reformer la charte. Et parce qu’ils sont tous entourés par des voisins qui ne souffriront pas l’idée que leurs camarades, leurs voisins, passent à un étage supérieur et que ce soit gravé dans le marbre de la charte. De nouveaux membres permanents, alors que l’Argentine, le Pakistan, l’Italie etc. seraient  rejetés ? Cela ne se fera pas. On peut le répéter très gentiment à nos amis brésiliens, pour leur faire plaisir, ainsi qu’à nos amis japonais … Ils n’entreront pas. Mais il y a une proposition beaucoup plus simple, qui consiste à les faire semi-permanents. Ils peuvent être élus et réélus, et cela indéfiniment. Et c’est tout à fait possible. Il faut réviser légèrement la charte pour permettre la réélection, mais on ne crée pas une nouvelle catégorie de membres permanents. Simplement, on s’assure de la possibilité de réélire ces Etats qui resteront indéfiniment membres du Conseil. Heureusement, cela la France l’a enfin compris et il faut le porter au crédit du nouveau gouvernement. Il se montre favorable à ce titre provisoire, mais qui permettrait au Conseil d’être plus représentatif et de rejouer son rôle. Un rôle qui sera celui du multilatéralisme, c'est-à-dire de la négociation permanente, sur des sujets de caractères très différents, qui n’a rien à voir avec le concept d’ équilibre, très théorique et très abstrait, du multipolarisme.

Tout ceci était pour démontrer qu’une fois de plus, Philippe Morreau-Desfarges avait raison. Il soutenait que les experts avaient tort, que j’étais contre le multilatéralisme, mais je conclus que le multilatéralisme sera la refonte du système et non pas la multipolarité.  


Commentaire du Président.
Alain Dejammet, vous nous avez fait un grand plaisir avec un brillant exposé, très corrosif. Il y a eu un moment, même si je ne suis pas sûr que cela vous fasse plaisir, où j’ai pensé que Couve De Murville aurait été très content de vous entendre et de vous apprécier, comme il l’a toujours fait. Mais, inversement, vous avez terminé de façon on ne peut plus positive. Alors, je vous fais compliment pour votre intervention.



Questions :
1/ M.  A.Bienaymé
En écoutant M. Dejammet, je le rencontre sur l’idée que nous avons vécu, entre 1950 et 1980, dans un monde où le trio était formé du Tiers Monde - expression d’Alfred Sauvy - et des deux blocs. C’était un trio dans lequel le conflit idéologique dominait. Aujourd’hui un autre trio s’est formé, c’est celui qui associe, si je peux dire, les nations émergées - les pays avancés -, les économies émergentes – on n’ose pas dire « nations émergentes » - et, ce que j’appellerais les populations submergées ; c'est-à-dire, les pauvres. Les pauvres qui sont disséminés sur des territoires mais aussi à l’intérieur de nations émergées. Et ici, nous sommes entrés dans un monde de contentieux commerciaux et économiques. C’est aussi cela qui me paraît être un facteur de changement. Hier, deux systèmes idéologiques s’opposaient et aujourd’hui  on se chamaille à l’OMC.

Réponse d’Alain Dejammet.
Je souscris entièrement à cette analyse. J’ai fait allusion au problème de la Chine. A l’intérieur des pays émergents, il y a effectivement ce type de problèmes,  j’en suis entièrement d’accord.


2/ M. G. Robin
Ce n’est pas vraiment une question, mais davantage un prolongement de vos réflexions à la fin de votre exposé sur l’inévitabilité du multilatéral. En effet, l’Europe se réunit et veut devenir un pôle mondial parce qu’elle voit d’autres pôles, croit-elle, surgir à travers les continents. Le pôle chinois bien naturellement, le pôle américain, indien, brésilien etc. En réalité, quand elle parle du monde multipolaire, c’est par une erreur de vocabulaire. Elle veut  parler d’un monde oligo-polaire. Elle veut constituer un oligo-pôle de grandes puissances, qui constitueraient une espèce de Directoire à l’échelle du monde. Et ce que démontre l’échec des tentatives de réformes du Conseil de Sécurité, est que c’est une vision erronée. Le monde n’accepte pas, ne veut pas se reconnaître dans un tableau oligo-polaire. Vous l’avez dit vous-mêmes ; dès que vous parlez de l’Allemagne, l’Italie dit « et moi ? ». Dès que vous parlez de l’Inde, le Pakistan dit « et moi ? ». Pour le Brésil, c’est l’Argentine qui dit « et moi ? », et ainsi de suite. Il y a une espèce de continuum qui fait que vous ne pouvez pas vous arrêter. Aucune limitation n’est légitime au bout du compte, il n’y a que des limitations arbitraires. Alors l’avantage du Conseil de Sécurité est qu’il est en possession d’Etats ; il est le droit positif, garanti par les procédures et ça n’est pas prêt de changer, comme vous l’avez dit. Par conséquent, le monde est éparpillé et veut rester éparpillé. Est-ce que vous pensez qu’un Etat qui, à l’échelle du monde, paraît tout  petit, qui a quelque cinq à six millions d’habitants, qui recouvre l’espace de deux ou trois départements français, Israël, doit être considéré comme quantité négligeable ? Par conséquent, le monde multipolaire, le vrai, omnipolaire en réalité, où chaque Etat est un pôle, est celui qui existe et qui va continuer à exister, à mon avis, assez longtemps.


Réponse d’Alain Dejammet.
Je suis assez d’accord avec ce que vient de dire Gabriel Robin, mais, je le répète, le G192, cette assemblée extraordinaire, n’intéresse personne. Aucun chef d’Etat n’est allé assister à la session du 3 juin de cette année (2009) à New York, consacrée, à la demande son président, aux problèmes de la mondialisation.
Le monde multipolaire à 192 pays n’est pas tout à fait la solution. Mais un monde multipolaire avec des permanences solides, une espèce de machinerie qui tiendrait par un système de palabres, ce n’est pas non plus une vision réaliste. Prenons le cas de l’Inde face aux 191 autres pays. L’Inde a un jumeau. Elle s’est portée candidate au Conseil de Sécurité, alors qu’elle n’avait pas fait de campagne. Elle a recueilli cinquante voix ! Voilà la réalité du crédit de l’Inde dans le monde. C’est tout à fait différent de ce que l’on entend et de ce qu’on lit dans les journaux où l’on s’extasie  sur le voyage d’un tel ou un tel en Inde, et vice versa. C’est cela la réalité. D’autre part, si l’Inde avait été acceptée au Conseil de Sécurité, elle se serait déchaînée contre l’intervention au Kosovo. L’Inde a quand même demandé la réunion du Conseil de Sécurité, alors qu’elle n’en était pas membre, pour fustiger les puissances occidentales.  Mais cela étant, le Conseil de Sécurité est une instance de négociation. Ce n’est pas simple, c’est difficile. Ce n’est pas le monde multipolaire, c’est le monde multilatéral où, néanmoins, un résultat peut surgir après des heures et des heures (et après des mois), de négociations.
Et  malgré tout, je crois encore aux possibilités du multilatéralisme. Je ne pense pas à la création d’un Conseil de Sécurité multipolaire permanent, mais nous pouvons donner de la souplesse. Je pense donc que l’Inde, le Japon, l’Allemagne, pourraient éventuellement entrer comme membres semi-permanents,  et nous verrions bien. Je crois qu’il y aurait une majorité, qui n’acceptera jamais un statut différent, gravé dans le marbre, mais qui pourrait réélire régulièrement, au bout de deux ans. C’est presque déjà le cas d’ailleurs ; le Brésil se retrouve au Conseil de Sécurité depuis quatre ans pratiquement. Cela permettrait d’élargir quelque peu. Nous aurions un Conseil de Sécurité un peu plus en harmonie avec le reste du monde. Mais il ne faut pas dépasser le chiffre de 25 ; c’est la limite pour travailler sérieusement et pouvoir redonner la parole à la salle, pour permettre au Gabonais de dire ce qu’il pense à propos d’un sujet que le Russe aura abordé. Je suis loin d’être très optimiste, mais il y a là une petite possibilité. Il faut, en revanche, faire preuve de réalisme. Pendant des années nos autorités ont réclamé l’admission de l’Allemagne, avec beaucoup d’insistance depuis 1993. Ce n’est pas de l’hypocrisie car je crois que cela serait utile, mais c’est vraiment d’un irréalisme total. Il n’y a aucune chance qu’il y ait au Conseil de Sécurité une majorité en faveur de cette admission. Je trouve appréciable que l’actuel gouvernement ne défende plus cette proposition et ait une vue un peu plus réaliste.



FIN (et première pause du colloque)