Perspectives d’avenir pour la nouvelle société internationale

Denis MacShane
« Perspectives d’avenir pour la nouvelle société internationale »
Membre de la Chambre des Communes


J’adore l’idée des valeurs et règles universelles ! Et alors que nous pensions que toucher le ballon de la main au football signifiait l’arrêt du jeu, la France vient de réécrire les règles …

Je reste optimiste, préférant voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. J’offre quatre dates de référence, depuis 1949, ma date de naissance : quel monde désorganisé à cette époque-là. La France et l’Angleterre envoyaient leurs soldats pour cacher les difficultés de leur empire. On est très fier de ces grands succès.
Le Cachemire, par exemple, scindé en deux, qui est aujourd’hui une grande source de problèmes pour la région. L’armée indienne y maintient un demi-million de soldats qui tiennent les 50 à70 000  musulmans par la force. Le Cachemire qui met en ébullition le Pakistan. L’armée pakistanaise garde 80% de ses soldats sur la frontière est, quand nous préférerions, bien sûr, qu’elle se maintienne sur les frontières ouest, pour nous aider à diminuer la pression. Voilà un résultat de ce qui s’est passé en 49.

La guerre froide. On ne savait pas si les Américains allaient rester ou quitter l’Europe. L’Armée Rouge n’était qu’à une ou deux étapes du tour de France des frontières nationales, disait le général  de Gaulle. Du côté  des peuples - Singapour, la Malaisie -  mais en fait, toute l’Asie était en proie à une pauvreté pire que celle de l’Afrique d’aujourd’hui.

Avançons dans le temps et arrivons à 1969. Pour la France, c’était la politique de la chaise vide. A cette époque-là, la France  occupait des pays, comme l’Algérie. Le général de Gaulle avait la mainmise totale sur la télévision, les droits des femmes étaient limités, les droits des gays quasiment non existants … . Donc, il faut cesser d’être si angélique sur notre passé. L’Amérique était présente au Vietnam, l’Afrique du Sud était toujours sous la coupe du régime raciste de l’Apartheid. La Grèce, le Portugal et l’Espagne étaient sous le contrôle des fascistes, quand j’étais à Oxford. Quand je considère le monde de cette époque-là, je pense également à l’arrivée des chars soviétiques à Prague en 1968, à l’expulsion des derniers juifs de Pologne, aux derniers pogroms de l’Europe de l’Est en 1968.

Avançons en 1989. Un peu plus âgé, je fréquentais de brillants cerveaux impliqués dans la diplomatie, à l’époque. Nous sortions de la première guerre en Afghanistan. Quand j’étais étudiant, l’Afghanistan était un pays de rêve. On faisait ce que nous appelions le « hippie trail ». Nous y allions acheter un manteau afghan, de la marijuana de haute qualité. Il y avait même un Marks & Spencer à Kaboul ! Voilà la marque du bonheur et de la civilisation ! Il n’y a plus de Marks & Spencer à Paris ; la ville est plus triste depuis son départ. On a converti cette paix en Afghanistan en ce qu’elle est aujourd’hui. Pourquoi nous, les Occidentaux, avons-nous créé cette situation ? On a payé nos amis dans les milices, les princes, les émirs, les Wahabites ... Nous leur avons fourni les Stingers pour descendre les hélicoptères russes, et après avoir armé les dragons, nous sommes maintenant surpris que les dragons aient fait leur réapparition.

Nous avions, en 1989, un monde extrêmement confus, une Europe assez petite (avec sa dizaine de pays membres). L’Afrique du Sud était toujours sous l’influence de l’Apartheid. La Chine était toujours pauvre. A ma première visite en Chine, en 1982 – 83, il n’y avait que très peu de voitures. La population se déplaçait principalement en vélo ou en camion. Mes guides touristiques étaient deux étudiants d’anglais venant du nord de la Chine. Après trois jours fascinants, ils ont refusé de manger avec moi. Je leur ai demandé si je pouvais leur faire un petit cadeau, quelques dollars ... Mais ils ont refusé catégoriquement. Nous étions dans la halle de l’agriculture de Mao Zedong, à Canton. « Comment est-ce que je peux vous remercier ?»,  leur ai-je demandé. « Ha, very nice, si vous pouviez nous montrer ce que vous appelez le disco dancing » !
C’était le monde, il y a, à peu près, 20 ans.

Nous avions le fameux discours de  Milosevic prononcé à deux ou trois kilomètres du centre du Pushkya, dans lequel il a menacé le Kosovo. « On va vous battre » a-t-il déclaré et il a annoncé ce qui allait se passer dans toute cette région. La Yougoslavie était le pays idéal du Communisme. On pouvait s’y rendre sans visa. Alors il a lancé cette guerre, ce qui a donné ensuite naissance à six nations.
Pour le Kosovo, le problème est que, lorsque je fais mes permanences dans le nord du Yorkshire où je suis député, je me retrouve de façon presque systématique face à des demandes d’asile qui concernent, même 10 ans après les évènements, des Kosovars. Ils essaient de rester en Angleterre car ils ne peuvent pas rentrer. Pour moi, une des raisons de l’intervention se retrouve dans les cimetières des petits villages du Kosovo. Le cimetière musulman, très simple, affiche des dates de naissances échelonnées, mais une date de mort identique. Une nation a été opprimée et elle a fait preuve de résistance pacifique civile pendant des années. Mais à la fin, il y a eu une espèce de soulèvement. Mais aussi une bestialité. Ils avaient tous en tête les massacres de Srebrenica ; 8000 Européens obligés de fuir, les gens abattus d’une balle dans la nuque, comme du bétail. C’était ça, Milosevic, et l’intervention c’était pour quoi ? Pour la stabilité de l’Europe, qui était en jeu.

Le « problème » des minarets en Suisse est dû à ce que le pays a été forcé d’accepter la plupart des musulmans venant de  Bosnie et du Kosovo. Même s’il ne s’agissait pas d’un islam pur et dur, il perturbait la stabilité du pays.
Pour moi, notre erreur, n’a pas été d’intervenir en 1999, mais plutôt de ne pas être intervenu beaucoup plus tôt. Au nom de l’Europe bien sûr, mais aussi au nom de nos valeurs.

Venons-en à présent à 2009. Il y a eu de réels progrès, même si la situation n’est pas totalement stabilisée. Mais par rapport aux trois dates précédentes, la photo montre plus de paix, de prospérité, la chance d’apprendre à  lire et écrire, la liberté de pouvoir s’exprimer,  se marier ou pas, être gay ou pas, mais ce n’est pas le plus important ; la possibilité  de pouvoir se loger, de voir les enfants poursuivre leurs études jusqu’à l’université. Et je crois, qu’à cet égard, l’Union européenne a énormément contribué,  y  compris au niveau mondial. Cette influence est bien sûr difficile à mesurer, mais quand j’étais ministre responsable de l’Amérique latine, j’ai pu échanger avec tous ses leaders. Sans exception, ceux-ci voyaient l’Union européenne comme un modèle. Il n’est pas jusqu’au nouveau Premier ministre japonais qui veut créer une union asiatique, sur le modèle européen. Donc, il faut être beaucoup plus fier de  ce que l’on a créé ces quarante dernières années.

Il reste pourtant de vrais problèmes. Je peux en mentionner quelques-uns qui ne sont pas à l’ordre du jour.  C’est André Malraux qui avait dit : « le vingtième-et-unième siècle sera mystique ou ne sera pas ». Il avait bien raison. On assiste aujourd’hui au retour des religions comme forces motrices politiques. Franchement, nous n’avions pas vu cela en Europe, depuis l’avant-guerre.

Nous avons des questions politiques d’origine religieuse qui sont de la plus haute importance. Celle du prochain référendum suisse, par exemple. Et pour moi, il est très important de faire la différence entre la religion et la religiosité. L’islam et l’islamisme doivent bénéficier des mêmes droits que les autres religions, ce qui n’inclut  pas le droit de s’imposer au détriment des autres. Et c’est l’un des plus grands défis pour le monde moderne, et surtout pour notre Europe, avec vingt millions de musulmans. J’ai 10 000 musulmans dans ma circonscription, pour qui je n’ai pas encore trouvé de lieu pour établir une mosquée. J’ai bien sûr des églises catholiques et protestantes.

Ces vingt millions de musulmans  sont des citoyens européens. Et il faut les traiter avec le respect que l’on doit à d’autres Européens, qu’ils appartiennent aux trois grandes confessions religieuses ou à  d’autres. Mais nous devons clairement et fermement  leur dire qu’ils ne peuvent pas imposer  l’idéologie de leur religion. Dans le Coran, que j’ai relu, il y a très peu de choses sur l’architecture des mosquées et les minarets et il n’y a rien sur les couvre-chefs. Il faut être assez clair, mais cela vaut aussi pour  les autres religions. Quand on parle de valeurs universelles, je crois aussi qu’elles font partie de cette nouvelle société internationale. J’ai lu dans Le Monde d’aujourd’hui, qu’on sait en Turquie et au Pakistan que l’Europe a dit « non » au trafic de jeunes filles qui alimente les réseaux de la prostitution européenne.  Les valeurs universelles sont, là, relativement claires. Nous pouvons, en revanche, avoir des difficultés sur des questions très ponctuelles, sur le Kosovo, sur l’Abkhazie ou l’Ossétie du Sud, par exemple. Si vous allez en Géorgie, à Tbilissi, la statue de Staline est toujours là et si vous poussez  jusqu’à la frontière intérieure d’un pays membre des Nations unies et de l’Union européenne, vous voyez là le nouveau mur de Berlin, avec le drapeau russe qui flotte et les garde-frontières russes qui portent leurs fusils. Il ne faut pas oublier l’arrivée des 20 000 soldats et 2 000 chars russes, avec le soutien de l’armée de l’air  et la flotte  au cours de cette semaine ou des dix jours d’occupation. Je  ne suis le représentant de personne, mais je suis très inquiet de voir que la France puisse envisager la vente d’un porte-hélicoptères Mistral, à la Russie. L’Amiral Vyssotski, commandant en chef de la Marine russe, a déclaré qu’avec ce porte-hélicoptères, ils auraient pu accomplir en quarante minutes ce qui leur a pris quarante heures dans la guerre contre la Géorgie l’année passée.

Une des choses qui devrait être à l’ordre du jour européen, c’est le risque que la mer Noire devienne une mer « chaude ». Il y a assez des tensions dans cette région sans y ajouter un surarmement des puissances. Nous avons les Jeux Olympiques de Sotchi en 2014. C’est en 2017, date très importante, qu’expire  le traité qui donne droit à la Marine russe de stationner dans son port et donc, d’avoir une flotte sur la mer Noire. Nous pouvons parvenir à une solution pacifique s’agissant de l’Ukraine, à la différence de Kaliningrad  qui fait partie intégrale de la Russie. Nous devons garder un regard sur cette partie du monde, pendant les huit années à venir.

La construction de nouvelles sociétés internationales doit nécessairement s’établir sur  les valeurs qui sont universelles. Ce que je vois en voyageant à travers le monde est que les gens veulent les mêmes choses, sans savoir le formuler. Le général de Gaulle l’a très bien exprimé à propos des Parisiens : « d’un jour à l’autre, [ils]  peuvent parler comme ils veulent, s’amuser comme ils veulent, aller comme ils veulent … ». Ces droits-là sont extrêmement importants. Il faut être très prudent et ne pas négliger, au nom d’impératifs commerciaux, le droit des Chinois à accéder aux mêmes droits que les hommes et femmes de Paris en 1944.

Il faut aussi prendre en considération la démographie. La Chine va devenir vieille avant qu’elle devienne riche. Je peux donner dix conférences avec les chiffres soutenant cette thèse, mais l’avenir de la Chine, est plus préoccupant que celui du Japon ou des Etats-Unis. L’Inde est aussi un pays important ; néanmoins, la moitié de sa population est encore analphabète. Il y a plus de millionnaires, milliardaires, en Inde qu’en France et en Grande-Bretagne, mais il y a aussi plus de gens qui n’ont pas plus d’un dollar par jour pour vivre, moins qu’en Afrique sub-saharienne. C'est-à-dire que la pauvreté en Inde est absolue ; 60% des Indiens n’ont pas accès à l’eau courante.
Nous avons là un contraste très intéressant, puisque l’Inde est la plus grande démocratie, vivante depuis 1948/49, mais cette démocratie n’a pas donné accès à la lecture et à l’écriture, ni à l’eau courante, à la majorité des Indiens. La Chine, qui n’est pas une démocratie, a fait sortir en très peu de temps près de 400 millions de citoyens de la pauvreté. Donc, il faut avoir une discussion très ouverte, et ne pas se contenter de dire : « on admire la Chine ... c’est un marché fantastique ... l’industrie … c’est la possibilité de vendre le TGV, les cravates Hermès … » ou bien de dire : « l’Inde, c’est l’avenir ». Il ne faut pas non plus se borner à   créer des liens, des alliances avec l’Inde, comme l’ont fait les Etats-Unis par exemple, en donnant accès à toute la technologie nucléaire. Il faut s’abstenir d’utiliser l’Inde pour contrebalancer les pouvoirs économiques contre la Chine, pour rééquilibrer la « balance of power ». Il faut regarder ces deux pays, avec une vision beaucoup plus nette, claire. Il y a beaucoup trop de propagandistes. Je ne peux pas être anti-propagandiste, mais j’aime ces deux pays et je souhaiterais un peu plus de clarté. C’est pourquoi je n’accepte pas la thèse qui nous fait passer d’un G20 à un G2, avec seulement la Chine et les Etats-Unis. Je crois que l’Europe a toujours un rôle à jouer. Depuis la Grande-Bretagne, nous avons beaucoup pus de vols quotidiens vers Barcelone ou vers Gérone que vers la Chine. Si on peut augmenter la moitié de nos exportations de 1% vers les Pays-Bas, nous ferons plus d’argent qu’en augmentant nos exportations de 20% vers la Chine. Et l’Europe représente un demi-milliard de personnes, qui toutes, avec des spécificités de salaires et de conditions différentes, n’ont pas les inquiétudes d’un Chinois, lequel n’a pas accès à la Sécurité Sociale, qui va payer à titre individuel ses frais médicaux, l’accès à l’éducation, épargner pour sa retraite. Nous avons créé, bon gré, mal gré, un système équilibré fondé sur une économie qui fonctionne, et qui soutient le social. Il faut être beaucoup plus fier de ce que l’on a créé.

Si l’on accepte l’idée que l’Europe va rester ouverte, surtout ouverte à la Turquie, mais aussi à ses voisins les plus immédiats, je prône la politique M.A.T. : Maroc, Algérie, Tunisie. L’Europe entière n’accorde pas, selon moi, suffisamment d’attention à ces trois pays du Maghreb qui ne sont pas des pays arabes. Ils sont chacun différents et ont des besoins différents, mais ce sont nos pays voisins. Il faut beaucoup plus d’investissements, pour qu’on exporte des capitaux vers eux, au lieu d’imaginer de construire un mur de la Méditerranée, pour les empêcher de migrer vers nous.

Il faut redéfinir, trouver un nouveau vocabulaire sur les questions d’immigration. Je déteste le mot « immigré ». Est-ce que les Français à Londres sont des immigrés. Non ? Je ne sais pas. Vous savez qu’à South Kensington, la langue parlée est exclusivement le français. Je suis totalement d’accord avec Mr Hortefeux : quand il y a un Français, ça va. Mais quand il y en a plusieurs, c’est là que les problèmes commencent ! Il y a 700 à 800.000 Polonais au Royaume-Uni, venus suite à l’ouverture de l’Europe à la Pologne. Ils font du très bon travail ; ils payent leurs impôts et remplissent les églises. Les ecclésiastiques catholiques britanniques sont ravis. Il faut inventer un nouveau mot, comme par exemple celui que j’utilise en anglais, « semi-migrants », pour semi-immigrants. Les musulmans immigrés du Pakistan, ou du Cachemire, vivent maintenant différemment. Ils gardent leur culture. Dans la librairie la plus proche  de chez moi, je trouve les journaux pakistanais, imprimés à Londres. Les chauffeurs de taxi, les propriétaires de fast-food et de kebab shops, sont très bien intégrés et réussissent financièrement. C'est-à-dire que l’on trouve dorénavant de plus en plus de gens qui ont une double identité, voire triple pour certains. L’ancienne idée de l’immigration est morte ; le mineur polonais arrivant dans le nord de la France dans les années 1920/ 1930, dont la deuxième génération devenait 100% française, désormais, c’est terminé. On a beaucoup plus de multinationalités dans le monde aujourd’hui.

Au lieu, donc, de cette division  bipolaire et multipolaire, je crois que nous sommes en train de créer un monde inter-polaire. Les pôles ne sont pas représentés que par les Nations unies, mais aussi par d’autres organisations internationales. Les décisions de  la Cour européenne des Droits de l’Homme ont vraiment plus d’impact sur la vie des gens que celles des Nations-Unies.

Je conclurai en insistant sur le fait que l’Europe doit appliquer sa nouvelle politique. Nous avons passé dix ans à faire du nombrilisme avant de donner naissance au Traité de Lisbonne. Cela m’amuse toujours quand on me fait poliment la critique que nous ne sommes pas de « bons Européens ». J’accepte que nous ne sommes pas dans l’Europe, même si nous en faisons, en fait, partie. J’accepte que nous ne fassions pas partie de la zone Schengen. Mais une fois la Manche traversée, pas de fouille, pas de carte d’identité ni de carte de séjour, et tout Européen peut avoir accès à une maison, un travail, à l’éducation sans la moindre difficulté. En ce qui me concerne, avec mes diplômes, je ne peux pas travailler en Espagne, ou en Italie, car les universités refusent  d’accepter mon Doctorat. Et on se demande pourquoi il n’y a pas quatre ou cinq universités espagnoles ou italiennes qui figurent au Top 200 du palmarès mondial. Franchement, nous devons travailler sérieusement pour que les universités européennes puissent se mesurer à l’université de Montréal, au M.I.T., à Harvard, Yale ou celle de Shanghai. Sujet très délicat, très sérieux à cause des lois sur l’exception culturelle.

Il faut aussi tâcher de respecter les autres pays. Ne pas critiquer les autres pays ou leaders européens. Parfois cela est difficile. Aujourd’hui, vous trouvez dans la presse britannique de pleines pages sur les remarques plutôt déplaisantes du Président de la République qui imagine qu’en installant Michel Barnier à un poste de commissaire européen, la France dirigerait  la City. Je suis un ami personnel de Michel Barnier et j’ai beaucoup de respect pour lui. Mais, franchement, il ne sert à rien de critiquer les autres Etats- membres. Voyez encore Mr Steinbrück, ministre allemand des finances, dénigrant la politique d’investissement de Gordon Brown, qui continuait à emprunter pour lutter contre la récession. Il a même dit que c’est du « crass keynesianism », du « keynésianisme grossier». Il est très curieux d’entendre un socio-démocrate dire que le keynésianisme est bête. Quant à ce qui a poussé M. Sarkozy à critiquer le Royaume-Uni, je n’en sais rien. On m’a toujours dit, n’allumez jamais votre portable en France, car quinze minutes plus tard, votre conversation est sur le bureau de quelqu’un au Quai d’Orsay. Mais on dit également que le Président Chirac était aussi assez « ouvert » quand il parlait du Président G.W. Bush ; le problème est que quinze minutes plus tard, ses remarques étaient apparemment sur le bureau de G.W. Bush.

Voilà l’Europe avec ses traités. Nous avons passé dix ans difficiles avec trop de nombrilisme et pas assez de croissance. J’espère que les prochaines dix années vont nous voir regagner confiance en l’Europe, travailler plus ensemble, trouver une seule voix en politique étrangère face à la Russie, la Chine, l’Inde. Trouver une seule voix face aux Etats-Unis. Ce qui est difficile, sur le Kosovo par exemple, quand on est divisé sur des éléments relativement mineurs.  On sait que le Kosovo ne va jamais repasser sous l’autorité des Balkans, après avoir passé quelques années en « free state », mi-indépendant, mi-dépendant de la Grande-Bretagne, qui en assumait la tutelle. Il faut simplement accepter que le Kosovo devienne un pays comme la Macédoine, le Monténégro, etc.

Il faut aussi qu’on trouve le moyen de parler d’une seule voix à propos du réchauffement climatique, tout en maintenant l’investissement, soit dans nos cerveaux, soit dans nos produits, ou encore dans nos services. Tâcher de les exporter, mais tout en restant le plus unis possible. Parce qu’à Moscou, on entend dire : « Russia UP, America DOWN, Europe OUT ». Et je ne veux pas entendre « Europe OUT » ; cela va être difficile avec Kathy Ashton et M. Barroso. Mais mieux vaut trouver les compromis et travailler ensemble.

Nous avons créé quelque chose d’absolument extraordinaire ; ni un empire, ni une confédération, ni une association ... c’est beaucoup plus que tout cela. Et cette Europe que nous avons créée, nous ne la devons pas simplement à une guerre. Je vous dévoile un secret. Interrogé sur son lit de mort, en 1849 ou 1850, sur son dernier souhait, le poète allemand Heinrich Heine répondit : « Aller à Londres, parce que dans cent ans, ce ne sera plus l’Angleterre ».

Questions :

1/ J.-M. Le Breton :   Merci, M. le Ministre, pour votre brillant exposé. Je crois que vous êtes membre de la délégation britannique de l’UEO, aussi j’aimerais connaître votre position sur le développement de la politique européenne en matière de sécurité et de défense communes. Estimez-vous que, pour le bien de l’Europe, il faille développer cette politique ?

Réponse de D. MacShane :
Bien sûr, depuis que Tony Blair et Jacques Chirac se sont mis d’accord pour développer ce concept. Environ 70 000 soldats européens sont déployés un peu partout dans le monde. La prochaine étape est de voir l’industrie et les forces européennes s’unir sur l’idée d’une puissance militaire européenne. J’ai assisté une fois à un sommet franco-britannique sur ce sujet. Le Président Chirac a dit que les forces les plus conservatrices dans les deux pays étaient, d’abord, les militaires, et ensuite l’industrie d’armement.
Il me semble absurde que nous insistions toujours en Europe pour fabriquer des chars et des hélicoptères différents. Nous n’avons même pas les mêmes moyens de communication. L’industrie de l’armement est l’une des dernières industries contrôlées par l’Etat. Mon rêve, et aussi celui de Tony Blair, était de construire un bateau franco-britannique, totalement binational. Pas un porte-avion, qui coûterait trop cher, mais plutôt un ferry-boat, porteur d’hélicoptères et transporteur de blindés légers. Ce ne saurait être un outil pour une attaque trop sérieuse, mais tout de même nous pourrions arriver ici et là dans le monde avec les deux pavillons flottants, et exprimant, même si cela est symbolique, cette idée de la puissance européenne. Je sais que Tony Blair a envoyé des notes au ministère de la Défense français, et je sais qu’elles y sont toujours. Je crois aussi à l’Agence européenne d’Armement, mais je ne suis pas expert en la matière. Nous avons fait cela avec Airbus et avec d’autres grandes entreprises comme Alsthom, qui sont aussi très impliquées au Royaume-Uni. J’attache beaucoup d’importance à la nécessité de faire de l’Europe une véritable puissance.
Il y a trois aspects qui doivent rester dans le domaine de compétences des nations: la vie, la liberté et l’argent. C’est-à-dire que l’on ne peut pas, à partir d’un vote majoritaire sur telle ou telle mission, envoyer de jeunes Britanniques, Français ou Allemands risquer leur vie et mourir pour l’Europe. On ne peut pas priver quelqu’un de liberté et le jeter en prison par décision d’un tribunal supranational. Je crois aussi que nous ne sommes pas arrivés à l’étape où nous sommes capables de décider des impôts et des charges sociales à l’échelle européenne. Mais je rêve d’un seul hélicoptère, d’un seul fusil, d’une seule balle  et qu’il n’y ait plus un pays prioritaire en ce domaine. Pourquoi ne pas être en partenariat avec les Américains ou avec les Russes ?

2/ Intervenant non identifié : Comment voyez vous s’instaurer le dialogue entre Michel Barnier et les autorités de la City ?

Réponse de D. MacShane.
J’ai eu un dialogue avec Michel quand il était Commissaire chargé des régions. Pour moi, si l’Europe veut se débarrasser de certains sites industriels, nous allons tous en sortir affaiblis. Certains bons esprits considèrent  que l’industrie automobile allemande est un péché mortel pour la nature. D’autres pensent que le soutien aux produits agricoles français est également inacceptable parce que protectionniste, mais vous connaissez l’argument. Moi, j’estime que l’Europe a besoin d’un bon secteur agricole et que les produits de luxe français sont très importants pour l’Europe. Je crois que si nous voulons fermer la moitié des sites et les exporter à Singapour, ou à Dubaï, ce serait une catastrophe. De la même façon, ce sont les Américains qui vont adorer une attaque frontale sur la City. C’est Gordon Brown qui est maintenant l’avocat, l’ambassadeur, l’évangéliste de la taxe sur les transactions financières internationales. C’est ce que j’avais proposé comme amendement au budget, lors de la loi des Finances du Royaume, il y a plus de dix ans, et je me souviens de Gordon Brown disant « no, no new taxes». Maintenant, dix ans plus tard, il est prêt à lancer une réforme du même genre.
Michel Barnier est le Commissaire chargé du marché intérieur et c’est le marché intérieur qui va être touché, d’autant plus que nous n’avons pas de protection intérieure. On ne veut pas votre viande pour je ne sais quelle idée préconçue ou on n’accepte pas vos légumes parce qu’ils comportent trop de nitrate. Je suis très content  que Veolia nettoie les rues de Londres, que EDF fournisse l’électricité ; je n’ai pas le moindre état d’âme à ce sujet. Il faut avancer beaucoup plus vite sur le gaz. Si nous parvenons à dérégulariser le gaz comme l’internet, celui-ci ne pourrait plus être utilisé comme arme contre un pays ou pour promouvoir  telle ou telle idée politique. C’est donc Michel Barnier qui en sera chargé. Nous sommes très reconnaissants à EDF, car nous lui devons toute la publicité à l’échelle mondiale et le fait d’avoir été choisis pour accueillir les Jeux Olympiques. Bien que ce soit une entreprise française, merci à EDF de nous avoir donné les JO ! Et EDF est présente dans soixante-deux pays, libres et concurrents. Ce ne serait pas possible si le marché de l’électricité en France n’était pas aussi prospère. Mais je ne veux pas commencer à faire de la provocation …  


3/ Intervenant non identifié : Si vous le permettez, Veolia rend des services évidents, mais la City de Londres a rendu de mauvais services à la fin de la dernière décennie.


Réponse de D. MacShane.
C’est vite dit. Mais les plus gros investisseurs de Lehmann Brothers étaient des banques allemandes et françaises. Il y a une banque totalement étatisée de l’épargne allemande qui a investi 300 millions d’euros dans Lehmann Brothers, vingt minutes avant qu’elle ne fasse faillite. Merci à l’intelligence des banquiers allemands !
Tout n’est pas parfait à la City, c’est vrai. Je n’ai jamais compris pourquoi l’Europe était tellement fière de produire des Maserati et des Porsche, mais ce n’est pas un engin qui est capable de rouler à près de 500 Km/h qui détruit l’environnement. Je ne demande pas à MM. Porsche et Maserati de fermer leurs usines. Ce n’est pas le Royaume-Uni qui a fait la une avec la Société Générale ou le Crédit Lyonnais, il y a quelques années. On peut conseiller à Michel Barnier de s’occuper du marché intérieur, au lieu de lancer des attaques contre la City. Le dernier qui a fait cela était Napoléon et ça ne lui a pas tellement réussi.


FIN