L’Inde dans un monde émergeant

M. Rob YOUNG
Ancien Ambassadeur du Royaume-Uni en Inde

L’Inde dans un monde émergeant

 

Après l’Europe, nous en venons à un sujet sérieux : l’Inde. Et je dois dire qu’il est un fait qu’en Grande-Bretagne, un diplomate, pendant qu’il est en fonction, est « distinguished ». Mais très vite, lorsqu’il  prend sa retraite, il devient « extinguished » ! Aussi, je suis profondément reconnaissant à l’Association France Grande Bretagne de m’avoir maintenu en vie en m’invitant à ce colloque, et, bien sûr, flatté d’être sollicité pour parler de l’Inde.

L’Inde d’aujourd’hui fait face à deux défis principaux dans ce monde en transformation, dont le débat précédent a laissé paraître les grandes lignes.

D’abord, gérer la croissance. Personne ne nie que l’économie de l’Inde croît et continue à croître rapidement ; c’est acquis. Croissance moyenne du PIB de 7,2% depuis 2000, moins cette année à cause de la récession, mais les experts prévoient une croissance de 7 à 8% en 2010. Entre 2000 et 2020, la population indienne augmentera de plus de 300 millions de personnes, soit l’équivalent d’un pays comme les Etats-Unis, en 20 ans. Ce taux de natalité, que la Chine ne connaîtra pas, devrait être un atout pour l’Inde, pour la main-d’œuvre, la consommation et donc la croissance. Mais, il y a deux Indes : celle des riches et celle des pauvres. Je voudrais aussi revenir sur ce qu’a dit  Denis MacShane à ce sujet.

Les pourcentages de personnes vivant en-deça du seuil de pauvreté est passé de 1/3 en 1990, à 1/5 en 2005, ce qui montre que la richesse nationale commence à se diffuser dans les strates sociales, it trickles down . Mais cela laisse plus de 200 millions d’Indiens dans un état de pauvreté totale, et bien davantage ne mangent pas à leur faim. L’écart entre les riches, plutôt urbains, et les pauvres, plutôt ruraux, ne cesse de se creuser.
Deuxièmement, la productivité agricole est très basse. 50% de la population produit 17%  du PIB.
Troisièmement, l’éducation primaire et secondaire, censée être universelle, est en réalité partielle. Manque d’écoles, absentéisme des professeurs, classes trop nombreuses, … tout y contribue. Le rêve de l’Indien moyen est d’envoyer son enfant dans un établissement privé. Les universités, d’où sortent plusieurs millions de diplômés par an, marchent bien, mais il n’y en a pas assez.
Quatrièmement, la santé publique est également défaillante, surtout en milieu rural. On est très bien soigné à l’hôpital, pourvu qu’on ait les moyens de payer.
Cinquièmement, l’infrastructure, surtout dans le secteur du transport, s’est améliorée ces dernières années, mais les routes et les aéroports sont bondés, les retards dans les ports sont légendaires et il y a souvent des coupures d’électricité et d’eau.
Tout cela manifestement freine la croissance et empêche l’Inde de réaliser son potentiel économique et humain. Il faut accélérer les réformes économiques. Il faut que les autorités à tous les niveaux trouvent des moyens plus efficaces et équitables de faire profiter l’ensemble de la population de la richesse nationale. Rendre les services publics plus efficaces demandera non seulement plus de dépenses, mais des réformes administratives, et surtout des changements de comportements  chez ceux qui gouvernent. La corruption est omniprésente. Mais pour réaliser ces objectifs, l’Inde bénéficie quand même de plusieurs atouts.
D’abord, toutes les questions de politique économique et sociale sont débattues en permanence. Les Indiens ont une capacité d’analyse et une franchise dans l’exposition hors pair. Ils sont très conscients de l’enjeu.
Deuxièmement, l’Inde est une démocratie. Elle n’a pas la capacité d’imposer une politique comme en Chine. Il faut du temps pour trouver un consensus, mais une fois trouvé, cela tient.
Troisièmement, l’Inde est politiquement stable. Il y a des drames, bien sûr, des incidents très violents. La montée du terrorisme est inquiétante, les maoïstes sont actifs dans un tiers des districts du pays. Ils exploitent la misère, surtout en milieu tribal. Mais le système politique de l’Inde n’est, je crois, pas fondamentalement menacé.
Quatrièmement, depuis plusieurs années, la confiance économique règne. Pendant très longtemps, les Indiens souffraient d’un complexe d’infériorité vis-à-vis des Chinois sur le plan économique. Mais cela a radicalement changé. Grâce aux réformes économiques des années 90, le secteur privé s’est libéré. Les Indiens ont pu donner libre cours à leur instinct d’entrepreneurs. Ils ont vraiment assimilé le capitalisme. Et,  selon certains pronostics récents, le taux de croissance économique de l’Inde va dépasser celui de la Chine dès 2016.
Cinquièmement, l’Inde est déjà une économie de service, laquelle représente plus de 50% du PIB. En un sens, l’Inde a sauté ou comprimé une longue période d’industrialisation.
Et dernier point, très important, la classe moyenne indienne consomme. Selon les différentes estimations, il y a entre 150 et 300 millions d’Indiens dans la classe moyenne. Ils aiment montrer leur succès par leur style de vie.  Même en milieu rural, la consommation augmente. Certaines entreprises ont su, très habilement, adapter la taille de leurs produits au marché rural. Par exemple, Unilever vend un sachet de shampoing à 10 roupies, c'est-à-dire 15 centimes. Quand on sait que le revenu par habitant est actuellement  1/18ème de celui des Etats-Unis et si, comme le prédit le gouvernement, le revenu moyen va doubler d’ici 2020, on a une idée de l’énorme potentiel de rattrapage et de création de richesse que recèle l’Inde. Et, comme chaque économiste le sait, la véritable richesse d’un pays réside dans son pouvoir de consommation.

Deuxième grand défi. …

(voir Gérard pour la suite du texte)


Commentaire du Président.
Remerciements.
Pour ma génération, l’arrivée de l’Inde parmi les grandes puissances est quelque chose d’extraordinaire. Parce que lorsque nous parlions de l’Inde après la Seconde Guerre mondiale, la question était de savoir si elle allait tomber dans le communisme, comme la Chine, ou pas. Ce développement, s’étendant sur une très longue période, n’était pas du tout envisagé. On a assisté à une évolution brillante, sans que l’Inde tombe dans tous les travers dans lesquels elle aurait pu tomber. Doit-on cela à la philosophie indienne ? Je ne suis pas en mesure de me prononcer de manière précise, mais il y a quelque chose de significatif, sur cette longue période. Nous avons vu des gens très connus – certains excessifs -  qui ont donné un visage à ce pays. Et je trouve qu’aujourd’hui, sur le plan moral, l’Inde en recueille quelque chose qui est assez unique.  

Questions :
1/ M. A. Dejammet
Un mot d’admiration d’abord pour le ministre [Denis MacShane] et M. l’Ambassadeur qui nous montrent l’exemple par leur brillante maîtrise du français.
Mais pour ce qui est de l’Inde, j’aimerais demander à M. l’Ambassadeur s’il était possible d’affiner son analyse concernant le rôle de l’Inde  au plan international. On a tous à l’esprit  le rôle abominable de l’Inde du temps de Krishna Menon, une vraie bête noire. Chacun redoutait l’arrivée de ce famélique personnage à la tribune des Nations unies. Aujourd’hui c’est différent, mais pourriez-vous préciser un peu  le rôle éventuel de l’Inde ? Accordera-t-elle une priorité à l’Asie du Sud-Est, en rapport avec l’Australie, l’Indonésie, le Vietnam ? Est-ce que l’Inde, s’exprimant, par exemple, au Conseil de Sécurité, avec son poids énorme et la présence de sa population à très fort contingent musulman, - 2/3 de l’activité du Conseil concernent l’Afrique et 1/3 les questions du Proche et du Moyen Orient - est-ce qu’elle est capable de développer une vue sur les conflits du Proche Orient et, à votre avis, exercer une sorte d’influence, plus ou moins modératrice ? Quelle peut être la position de l’Inde vis-à-vis de ses voisins du Sud-Est asiatique ? Parce qu’ils sont aussi ambitieux et dynamiques qu’elle ! Et deuxièmement, qu’elle peut être son rôle au Conseil de Sécurité des Nations-Unies, vis-à-vis des problèmes récurrents du Proche et du Moyen-Orient ?

Réponse de Rob YOUNG.
Merci pour votre question très pertinente Il faudrait plusieurs heures pour pouvoir analyser correctement tout cela.
Il est vrai que l’Inde a mis très longtemps à changer non seulement sa politique économique, mais aussi sa politique étrangère. C'est-à-dire qu’ils ont suivi la voie du socialisme, économiquement, pendant des décennies, ou des décennies après que le monde occidental l’avait abandonné, ou amélioré. Et sur le plan de la politique étrangère, la fin de la guerre froide a pris l’Inde au dépourvu. Il était très commode d’avoir ce schéma de non alignement pendant la période de la guerre froide. C’était un choix difficile  et beaucoup sur les banquettes internationales pensaient que pendant 40 ans l’Inde avait été du « mauvais côté ». L’Inde s’est souvent montrée très difficile dans le traitement des dossiers internationaux.

Je crois que pendant les années 90, le grand changement pour l’Inde a été de commencer à  analyser de près ses relations avec ses voisins d’Asie centrale et du Sud-Est d’abord, ce qui constituait pour l’Inde un intérêt majeur. Cette politique a été menée de façon assez systématique par le ministère des Affaires étrangères qui a géré ses relations bilatérales avec beaucoup de puissances régionales et plus loin, avec un certain réalisme et en fonction d’ objectifs beaucoup plus pratiques.

Je crois que l’Inde n’est pas encore totalement sortie de la mentalité des années 70 – 80, en ce qui concerne les instances multilatérales. S’il y a une approche beaucoup plus réaliste, ponctuelle, sur les relations bilatérales, l’Inde n’a pas encore trouvé une vision ou un schéma directeur déterminant son comportement et ses objectifs dans les instances internationales. Il faut dire qu’il y a eu, ces dernières années, deux grandes préoccupations. En premier lieu, les  relations avec les voisins, que l’Inde n’arrive toujours pas à gérer efficacement. Il faut dire que ce n’est pas entièrement de la faute de l’Inde, mais c’est extrêmement difficile pour un « éléphant » d’avoir des relations, d’égal à égal, avec plusieurs « souris ». Et il faut ajouter que l’Inde n’a pas toujours su ménager la sensibilité  de ses voisins. Elle consacre un temps considérable à ces relations de voisinage qui pourrait être mieux employé s’il servait à développer ses relations internationales.

La seconde préoccupation concerne le nucléaire. Il s’agissait pour l’Inde de trouver sa place dans le système nucléaire international, ce qui impliquait des négociations avec les instances de contrôle internationales, mais surtout avec les Etats-Unis. C’était un pari considérable qui comportait des risques – les communistes ont retiré leur soutien au gouvernement qui a failli tomber – mais l’Inde a atteint son objectif.

Donc, il y a toujours dans les relations de l’Inde avec les deux grands pays, les Etats-Unis et la Chine, un mélange d’attraction et de méfiance. Méfiance à cause de tous les remous intérieurs que peuvent causer les problèmes avec la Chine et les Etats-Unis. Attraction parce que manifestement  ce sont les deux grandes puissances qui représentent donc des pôles d’attraction.

Je dirais que, sur le plan international, l’Inde prend son temps et essaie de faire d’assez petits pas, de régler les problèmes les plus immédiats, d’organiser ses relations bilatérales dans la région et au-delà, et en fin de compte, d’aller plus loin dans ses relations bilatérales qui sont un vrai cauchemar. Mais j’accepte volontiers qu’actuellement, il n’y a pas de vision très claire ou définie, du rôle de l’Inde dans ses relations internationales.


2/ Intervenant non identifié
J’ai été Président de la Commission des relations économiques extérieures au Parlement européen, alors j’ai suivi les négociations du cycle de Doha et, si ma mémoire est bonne, l’Inde est responsable de l’échec provisoire des négociations. Il s’agissait, si j’en crois la presse, du problème des importations agricoles. Est-ce que c’est exact, et qu’elle est, à votre avis, la position que va prendre l’Inde  à l’égard de ses négociations, que nous espérons voir reprendre bientôt ?

Réponse de Rob Young.
Je dirai simplement que, comme beaucoup de pays émergents, l’Inde est tiraillée entre le désir d’aller plus vite sur la libéralisation du tarif sur un grand nombre de produits et la nécessité de ne pas aggraver le problème du chômage dans son pays. Je dis « chômage » comme si c’était un peu un concept à l’européenne. Ce n’est pas le cas. Tous les Indiens font un petit boulot dans quelque chose, même si cela ne dure qu’une à deux heures par jour. Mais le problème, comme je vous l’ai déjà dit,  c’est que 50% des Indiens dépendent toujours de l’agriculture. Et il est très difficile, voire impossible, pour l’Inde de concéder des réductions symétriques en ce qui concerne les tarifs, car cela aurait un impact totalement disproportionné sur la capacité de survie de 600 à 700 millions d’Indiens.
Donc, ils vont exercer de fortes pressions pour obtenir le meilleur résultat possible. Il y aura des échecs en cours de route, il y aura des moments où l’Inde ne fera pas de concession, ne bougera pas, parce qu’elle pense qu’elle aura peut-être une meilleure chance la prochaine fois. Et en ce qui concerne ses relations tarifaires avec l’Europe, elle sait très bien qu’il existe des positions très divergentes, presque d’ordre idéologique, au sein de l’Union européenne, sur les questions de réduction des tarifs de produits venant de l’extérieur, surtout les produits agricoles. Les Indiens sont très capables d’exploiter ces divergences. Ils me disaient, lorsque j’étais en Inde, « on ne comprend pas comment fonctionne Bruxelles ! » Ils ne sont pas les seuls, mais en fait, ils savent très habilement jouer sur le plan national, bilatéral, avec les pays qui se considèrent comme leurs amis.  

Comme je vous l’ai dit, sur le plan des négociations sur le réchauffement climatique, il y a des signes qui laissent pense qu’ils vont être plus raisonnables dans les mois à venir. Parce qu’ils voient quand même des avantages potentiels. Mais cela va être de petits pas pour commencer. Et vous ne pouvez pas vous attendre à un changement radical  dans ces négociations. Le ministre du gouvernement précédent n’avait pas d’expérience à l’international, ce qui n’est pas le cas de son successeur. Et les Indiens savent ,qu’en fin de compte, il vaut mieux faire des concessions un jour pour obtenir une partie de ce que l’on veut pour pouvoir aller plus loin, plus tard. Donc, à mon avis, il va y avoir plus de souplesse, mais ce ne sera pas toujours facile. Et il y aura toujours des étapes dans les négociations qui n’aboutiront pas à cause de l’intransigeance internationale.  


3/ M. G. Robin
Dans quelle mesure, et jusqu’à quel point, M. l’Ambassadeur, la question du Cachemire peut être considérée comme un boulet que l’Inde traîne, dans la définition précisément d’une politique étrangère à l’échelle du Monde ?

Réponse de Rob Young.
Le gouvernement est très conscient qu’il y a pas mal de gouvernements étrangers qui voudraient bien que la question du Cachemire soit traitée comme un problème international, et non pas bilatéral. Et de nombreux ministres compétents, intelligents, talentueux, se sont trouvés piégés en Inde par cette question. Notre ministre britannique en a fait l’expérience. Et donc, c’est une question très délicate.
Je reste persuadé que c’est un frein au développement d’une politique étrangère cohérente pour l’Inde, sans parler du frein que cela constitue pour le développement économique de la région. Mais en Inde, il faut distinguer entre le gouvernement et la plupart des Indiens, qui se désintéressent de la question du Cachemire
Pour l’Inde, ce n’est pas la solution qui fait problème. S’il y avait la possibilité de signer un traité de paix demain, on transformerait la ligne actuelle en frontière transnationale. Le problème, et je ne dis pas cela simplement parce que je suis pro-indien, se trouve quand même de l’autre côté. Pour le Pakistan, le Cachemire, du moins la confrontation avec l’Inde, est devenu presque un substitut au sentiment d’identité nationale. Peut-être y a-t’il des experts sur le Pakistan ici qui vont dire que j’ai totalement tort, mais à mon sens, le Pakistan n’a pas su trouver une épine dorsale autour de laquelle  pouvait se construire un sentiment national. Trop souvent, cette idée du Pakistan a été simplement définie en confrontation, en opposition avec l’Inde, dont le Cachemire est le symbole. Donc il va falloir que le Pakistan trouve un moyen, un compromis qui soit compatible avec son identité nationale.
Et en ce moment, franchement, avec tous les problèmes que rencontre le Pakistan  dans les régions tribales, et avec l’Afghanistan, je doute fort qu’on fasse un progrès significatif vers une solution au Cachemire. Mais comme je l’ai dit, une solution peut s’esquisser de façon beaucoup plus facile pour les Indiens que pour les Pakistanais.


FIN