L’Europe au péril de la recomposition de la communauté internationale

M. Gabriel ROBIN
Ambassadeur de France, ancien représentant auprès de l’OTAN

L’Europe au péril de la recomposition de la communauté internationale



Nous avons célébré très récemment - le 9 Novembre 1989 - ce que certains ont essayé de faire passer pour un évènement européen. Il s’agit certes d’une une date importante pour l’Allemagne et sa réunification, mais c’est surtout au niveau  mondial qu’elle prend sa signification car elle marque le début de la mondialisation.
1989 est en effet l’An 1 de la liberté des nations et de la mondialisation du monde. Et il est important de préciser ce que l’on entend par « mondialisation ». Est-ce l’ordre de l’Europe européanisée ? Est-ce que ces deux ordres – européanisation et mondialisation -  sont complémentaires ou contradictoires ? Alliés ou condamnés à s’opposer ?

Certains diront que la mondialisation a toujours existé, cependant c’est une nouveauté radicale, sans précédent,  en matière de politique internationale en tout cas. Auparavant, nous avions un monde divisé en trois : l’Est, l’Ouest et le Tiers Monde, qui portait bien son nom. Avant nous avions une division entre démocraties et dictatures. Entre les empires, coloniaux ou non : ottoman, britannique, français, empire des Romanoff etc. Et encore avant, le Monde était essentiellement l’Europe, le reste étant « l’ailleurs ». Phénomène radicalement nouveau, la politique a cessé de contrarier ce que la technique, la science, les communications avaient tendance à fabriquer : la mondialisation des évènements et des choses.

On parle aussi, à propos de la mondialisation, de simple apparence, un mot qui qualifie ce que l’on ne connait pas bien. Un monde unipolaire, suite aux développements de 1989, c'est-à-dire où  « mondialisation » = « américanisation ». Ou encore, la mondialisation serait un mot pour qualifier le désordre ambiant, un phénomène éphémère, que nous ne comprenons pas bien, un monde anarchique ou monarchique. En réalité, l’activité récente a démenti pour toujours l’hypothèse d’une Amérique gouvernant le monde, puisqu’elle n’arrivait même pas à gouverner l’Irak. En ce qui concerne le monde anarchique, on s’est aperçu que cela fait déjà une vingtaine d’années que cet ordre existe. Bon gré, mal gré. Irrégulier. Pas très beau à voir. Il subsiste cependant, dans ses grandes lignes. Rien de substantiel n’a  vraiment changé. Quoi qu’on en dise, malgré la crise économique, malgré le 11 septembre,  il reste tel qu’il s’est constitué au lendemain du 9 novembre 1989. Un fait le confirme : rarement le monde fut aussi disparate. Constitué de briques et de morceaux, de blocs de toutes tailles et tout acabit, riches, pauvres, grands, petits etc. Malgré tout, il est très étonnant de ne pas voir les « gros poissons » dévorer les « petits » dans ce « marigot ». Il doit donc y avoir autre chose que la pure force pour déterminer les rapports à l’intérieur de ce monde. N’y aurait-il pas un ordre derrière cette apparente confusion ? En y regardant de plus près, nous pouvons voir en effet que ce monde est fait de nations, d’Etats-nations, tout comme la matière est faite d’atomes. Phénomène universel et indépassable. Un Etat-nation se scindant en deux, la Tchécoslovaquie, qu’obtient-on ? Deux nations. Si vous réunissez deux Etats-nations, vous obtenez un Etat-nation, comme l’Allemagne. Pas de super-Etats ou d’entités d’une autre catégorie. Seulement des Etats-nations de tous ordres et espèces.

Un monde fait d’Etats-nations, de toutes les formes et espèces, avec les règles, les institutions et les garanties de sécurité d’un monde d’Etats-nations.
Commençons par les règles. Celles qui président à l’organisation du monde sont au nombre de trois : la religion de la souveraineté, l’inviolabilité des frontières et la foi dans les traités. Ce sont les trois maximes qui gouvernent ce monde de nations. Pas toujours respectées, mais ce sont les règles dont on se réclame et que l’on invoque. Je ne développerai pas plus tellement cela paraîtra clair à tous.
Quant aux institutions, elles sont typiques d’un monde de nations. C’est un monde dans lequel on entre par la procédure essentielle de la reconnaissance. Un Etat n’est définitivement admis, sur la scène internationale que lorsqu’il est reconnu comme tel. Certains n’ont pas été reconnus et ils ne sont de fait  que des « demi-Etats », des velléités d’Etats. Ce qui pose un problème. La reconnaissance agrège à une communauté d’Etats, qui communiquent, coopèrent entre eux. Ils traitent entre eux par la voie de la négociation, par la diplomatie, qui régit les rapports entre Etats et qui est elle-même  codifiée, avec son propre personnel, a ses propres us et coutumes, langages, immunités … c’est réellement une communauté. Elle s’exprime dans des organisations pour caractère essentiel d’être composées d’Etats, et seulement de cela. Dans dans des organisations du type de l’O.N.U. et de celles de la famille des organisations de l’O.N.U., que se reconnaît la communauté internationale et que se gèrent en réalité les affaires communes. Toutes sortes d’ordres internationaux existent : l’ordre monétaire international, l’ordre nucléaire international, il y a un ordre de santé international, un ordre postal universel, etc. L’ensemble est géré par une communauté où sont représentés les Etats et rien d’autre.
Cet ordre, enfin,  a ses propres garanties de sécurité, ses ressorts de longévité, qui sont ceux d’un monde de nations. Le premier est naturellement le respect du droit. Il n’est pas infaillible et ce n’est qu’un élément parmi d’autres. Celui qui représente le droit a un atout de plus : par exemple, le droit de légitime défense fait de l’agresseur  un coupable  et de l’agressé  une victime qui a le droit de se défendre. Un second élément, l’Etat agressé peut faire appel à des alliés ou la communauté internationale. Celle-ci est organisée de sorte qu’il existe un organisme, le Conseil de Sécurité, au niveau international, qui a le monopole de la force légitime, ce que chaque Etat a au niveau national. Il peut déclencher des opérations de force, mais tout cela ne suffirait pas s’il n’existait de façon non-écrite mais réelle, une sorte de clause de non-hégémonie, ou d’anti-hégémonie, qui fonctionne à tous les niveaux de la communauté internationale, au niveau régional, comme au niveau mondial. C’est une forme d’équilibre qui est très différente de la parité numérique qui présidait à l’équilibre de la terreur au temps de la guerre froide. Un équilibre qui est tel que, dans un ensemble donné (régional ou mondial) aucun Etat ne peut être plus fort que tous les autres. Aucun Etat ne peut être plus fort que la coalition de tous ses voisins, empêchant ainsi la possibilité d’imposer son hégémonie. Ce n’est pas une notion théorique, nous l’avons vu fonctionner dans les deux sens, pour le cas de l’Irak. L’Irak a pu invoquer la menace d’hégémonie iranienne pour mobiliser l’ensemble de ses voisins arabes, dans sa guerre contre l’Iran. En revanche, il a suffi que ce pays ait voulu établir son hégémonie sur le Moyen-Orient pour se trouver en présence d’une coalition de tous les autres, y compris une coalition qui s’est élargie au niveau de la communauté mondiale et des grandes puissances. Donc, nous avons un système qui comporte en soi ses raisons de perdurer. Ce n’est pas par hasard si les choses ne connaissent pas de bouleversement ou de cataclysme ou de désordre généralisé. Nous avons quelque chose qui ressemble à un système.

J’en arrive alors à l’ordre européen. Il s’est construit, en réalité, en réaction. Un ordre né au lendemain de la guerre, de la conviction que le monde était mal organisé et générateur de conflits, qu’il fallait organiser les choses autrement, au moins en Europe. Aujourd’hui encore,  nous pouvons  voir que les Européens de l’Union européenne n’aiment pas le monde tel qu’il va, tel qu’il est. Ils trouvent ce monde opaque, illisible, imprévisible, immoral, dangereux … Il faut le changer. L’idée derrière l’ordre européen est une idée révolutionnaire. Subversive, changer le monde tel qu’il est. Changer les règles qui le gouvernent, les institutions qui le gèrent, les ressorts qui le maintiennent en place. En ce qui concerne les règles, on voit bien que le monde européanisé prend le contre-pied des maximes de la mondialisation, qui considère que les souverainetés sont démodées, désuètes, c’est un héritage du passé et il faut aller vers des gestions supra-nationales. Les frontières sont considérées comme des reliques d’un autre âge, qui opposent des barrières aux échanges. Il faut donc les abattre, faire apparaître l’ordre européanisé. Le rêve d’une Europe sans frontière pour commencer, d’un monde sans frontière pour finir. Comme les Soviétiques rêvaient d’une société sans classe. En ce qui concerne les traités, on pourrait croire que l’Europe  a repris la religion des traités, mais il n’en est rien. L’ordre européanisé ne s’intéresse pas au droit, contrairement à ce qu’il dit, mais il s’intéresse aux valeurs. C’est radicalement différent. Les valeurs sur lesquelles se fonde l’Union européenne, qui sont énumérés dans le traité constitutionnel et dans le Traité de Lisbonne par conséquent, sont énumérées sans ordre, ni hiérarchie. La paix en fait partie, les droits de l’homme aussi, la démocratie, etc. Mais qu’arbitre la réalité des choses entre les exigences d’une de ces valeurs et celles d’une autre ? Ce sont les Européens, les gouvernants. Mais le droit est tout autre ; c’est une chose qui s’impose de façon objective. On voit bien dans le Traité constitutionnel, parmi les valeurs qui fondent l’Union européenne, la volonté de promouvoir les principes du droit international. En même temps que l’on proclame cette valeur, on ouvre la porte à un pays – la Turquie –   qui viole outrageusement, et depuis plus de trente ans, le droit international et qui n’a aucunement l’intention de cesser. Elle occupe le tiers d’un pays voisin, qui se trouve en plus être un Etat-membre. Et il y aurait d’autres exemples comme celui-ci.  Ce sont donc bien les valeurs qui commandent, ce qui est commode,  car on trouve toujours une valeur à invoquer lorsque l’on veut agir. Il n’y a pas d’Etat dans l’histoire, qui n’ait trouvé une valeur à invoquer au moment d’entreprendre une conquête ou une intervention quelconque. Les valeurs qui fondent l’ordre européen ont l’avantage d’être très commode, alors que le droit, avec sa rigidité, est incommode.

Les institutions. L’ordre européen n’aime pas beaucoup l’O.N.U. Pourquoi ? Parce que c’est un « machin » impuissant, qui ne marche pas. Il ne l’aime pas beaucoup non plus parce que l’ONU est immorale. Il est composé d’Etats qui ne sont pas choisis, pas de vrais Etats, mais des mini-Etats ou des Etats dictatoriaux ou des Etats faillis qui ne respectent pas les droits de l’homme et qui ne devraient pas être là puisque ce ne sont pas des démocraties. Ce que les Européens préfèrent, ce sont les institutions qui se recrutent par cooptation et se reproduisent entre semblables par clonage. Il s’agit, par exemple, de rendre l’adhérent aussi semblable aux Etats-membres que possible. En leur imposant tout une série de conditions dans un traité d’adhésion, qui descend jusque dans les détails. Les Européens souhaitent des organisations régionales, sélectives, étroites et pas du tout universelles. Au contraire de ce qu’est l’ordre international, qui lui est universel et qui, en effet, ne choisit pas beaucoup parmi ses Etats membres. Des Etats de premier choix dans un cas, un pêle-mêle dans l’autre.

Enfin, les mécanismes qui assurent la longévité, la survie du système. Nous avons vu précédemment que dans l’ordre international mondialisé, il y avait une sorte d’équilibre destiné à éviter l’hégémonie d’un seul. Avec l’ordre européanisé, il n’en est pas du tout question. Avec lui, l’équilibre est assuré par la supériorité. Supériorité morale d’abord, l’ordre européanisé représente la démocratie, la vertu, et se trouve donc en position d’exercer une sorte de magistère. Une supériorité juridique aussi. Cela lui permet d’invoquer, contre les souverainetés nationales, le droit d’ingérence. Ce droit est même, dans beaucoup de cas, un devoir. Au nom de la vertu, il faut intervenir chez le voisin pour lui apprendre les droits de l’homme d’abord, mais aussi la bonne gouvernance. L’ordre européanisé a le secret de la bonne gouvernance.

Enfin, ces supériorités morales et juridiques ne seraient rien si elles ne s’appuyaient sur une supériorité militaire incontestable, écrasante. L’Union européenne fait assurer sa défense par l’OTAN, qui est la machine militaire la plus gigantesque que le monde ait jamais connue. Il s’est fondé sur l’idée de maintenir un équilibre par rapport à une Armée rouge menaçante, mais il n’a désormais plus d’adversaire, ni d’équivalent, ce qui ne l’empêche pas de vouloir continuer  de grossir. J’avais oublié de mentionner plus tôt que l’ordre européanisé n’aime pas les frontières. Internes bien sûr, mais externes non plus. Il s’étend toujours plus, et on ne sait où il finira.

Voici donc en quoi consiste l’ordre européen. Un ordre assez conscient de lui-même car, si j’en crois un de ses penseurs, il peut se considérer comme un exemple à l’échelle mondiale. Un grand partisan de l’ordre européen, Thierry de Monbrial dit, lors d’une interview dans Le Monde, que c’est « …un fantastique laboratoire de construction … ». C’est là qu’on élabore le monde de demain, « [… ] une nouvelle forme d’unité politique. Malgré ses faiblesses, l’Union européenne a valeur d’exemple considérable. C’est une vrai communauté de nations, vouée à assurer la sécurité de ses membres, qui se projette à l’extérieur, comme un pouvoir doux » - ceci est la vision de l’intérieur naturellement - « dont la puissance ne s’exprime pas agressivement. L’Union européenne aborde la résolution des problèmes en des termes nouveaux, qui ne sont pas des expressions de la puissance brute. C’est un modèle à choyer. Nous réalisons là, à l’échelle d’un continent, bien sûr péniblement, un modèle de gouvernance pour le monde. Si les choses se passent bien, la gouvernance mondiale dans deux siècles aura réalisé à l’échelle planétaire quelque chose qui ressemblera à ce que nous sommes en train de construire à l’échelle de l’Union européenne. C’est d’ailleurs pourquoi,  je suis contre l’idée de fixer des limites a priori à l’Union européenne. Le concept de l’Union européenne a  une vocation planétaire. »
Nous sommes bien présence d’un système bien organisé, conscient de lui-même, mais dont nous sommes  bien obligés de constater qu’il a pris le contre-pied de l’ordre mondiale mondialisé. Alors, on pourrait croire qu’il s’agit d’une opposition théorique, conceptuelle, mais en réalité, c’est une opposition très pratique. Nous voyons que c’est même une des clefs de lecture de l’actualité internationale ; les affaires se jouent dans un conflit entre un ordre européanisé et un ordre mondialisé. Je vous en donne rapidement quelques exemples. Cela contribue d’abord à mettre le désordre dans les rapports entre les Etats. Au premier degré, c’est « soft » comme dirait M. de Monbrial, c'est-à-dire que les Européens se contentent de donner des leçons. Ils indiquent aux autres comment se gouverner, ce qui ne va pas chez eux, comment s’y prendre, comment il faudrait organiser les répressions auxquelles ils se livrent etc. Mais naturellement, petit à petit, nous allons plus loin que le simple conseil. Nous en arrivons à la prise de parti dans les conflits intérieurs, chez les voisins, dans les pays tiers. Nous avons eu des exemples avec les révolutions de couleur qui se sont répandues comme une traînée de poudre à travers l’Europe. Cela a commencé en Serbie, où le dictateur fut renversé par des manifestations de rue, que nous avions encouragées et auxquelles il avait été donné une assistance technique et financière, et que nos médias ont largement couvertes. Bien entendu, en Ukraine, en Géorgie, en Asie Centrale, etc. La démocratie européenne en est arrivée à favoriser la « démocratie de la rue », alors qu’elle est fondée sur la démocratie des urnes. Mais c’est l’ensemble de la diplomatie qui est pervertie par ce conflit de l’ordre européanisé et de l’ordre mondialisé. La diplomatie européenne est une diplomatie coercitive, et elle ne s’en cache pas du reste. C’est une diplomatie qui a pour but, dans les meilleurs des cas de changer de régime, mais, plus fondamentalement, de changer le comportement du partenaire d’en face. Il ne s’agit plus d’un simple arbitrage entre des intérêts et des visions divergents. Il s’agit d’imposer sa volonté à l’autre, ce que l’on obtient normalement par des moyens militaires. Puis  vient un moment où ces moyens de diktat, d’ultimatum, ne suffisent pas et, à force d’avoir dit qu’il fallait une diplomatie extrêmement ferme, ne serait-ce que pour éviter d’ avoir recours aux armes, on s’aperçoit qu’on finit par y recourir. Nous avons eu un certain nombre d’exemples de conflits, réellement nés de cette utilisation de la diplomatie par l’ordre européen européanisé. Le cas le plus caractéristique est naturellement la Serbie. Le pays fut bombardé par les Européens et l’OTAN à la suite d’un incident, considéré comme un massacre, mais plus profondément parce qu’elle avait refusé de signer l’acte final d’un traité qu’on lui imposait à Rambouillet.

Dans la diplomatie classique, le casus belli était la violation d’un traité. Avec l’ordre européanisé, c’est le refus de signer un traité, même si celui-ci est inégal. Celui que nous voulions imposer à la Serbie à Rambouillet était bien pire que l’ultimatum austro-serbe à la Serbie de 1914. Nous en arrivons ainsi à des conflits parfaitement illégaux aux yeux du droit international. Où l’on voit que l’ordre européanisé est en contradiction, et donc incompatible, avec l’ordre mondialisé. La guerre à la Serbie fut faite sans le vote du Conseil de Sécurité et, par conséquent, sans l’aval de la communauté internationale. Au bout de cela, nous en arrivons à un retour, sans le mot, à la vieille politique de colonisation. Le Kosovo est, en réalité, un protectorat de l’Union européenne dont Alain  Dejammet a rappelé ce matin à quel point son indépendance était illusoire. Cela n’empêche pas l’Union européenne de s’en prendre à la Russie parce qu’elle a accordé une indépendance, également illusoire, à l’Abkhazie et à l’Ossétie du Sud.

Nous ne sommes donc pas seulement en présence d’un débat académique. Il y a véritablement des enjeux, tous les jours. Par exemple, dans un conflit tel que le conflit l’israélo-arabe, il est clair qu’il y a une solution selon le droit du monde mondialisé : deux Etats, chacun souverain, chacun avec ses frontières. Tout le monde  sait que c’est vers cela qu’il faut se diriger. Mais dans l’ordre européanisé, les Etats ne sont jamais égaux, les parties ne sont jamais égales. Certains sont plus parfait, plus vertueux, et les autres plus vicieux que d’autres. Par conséquent, on ne peut pas s’en tenir simplement à l’application du droit. Il y a véritablement un conflit : ou bien on choisit une solution, ou bien on en choisit une autre. Dans le cas de l’Iran, c’est la même chose.

Je voudrais pour conclure m’interroger sur les perspectives dans ce conflit. Qui va gagner finalement ?
L’ordre mondialisé n’a pas de patron, il n’est pas organisé mais il a une force considérable, en définitive, qui est celle de l’inertie. Il dure et perdure. L’ordre européanisé passe son temps à faire des progrès foudroyant. Il conclut des traités qui sont plus historiques les uns que les autres. Finalement, on s’aperçoit, en se retournant sur les vingt années écoulées, qu’il a fait beaucoup de sur-place. Entre les deux, il n’est pas évident que la victoire soit du côté de l’ordre européen. En outre, on voit bien que cet ordre apparaît comme une espèce de corps étranger dans le monde mondialisé. Il est le seul de son espèce et, comme tout corps étranger, il suscite des anticorps qui visent à son expulsion. J’ai indiqué précédemment qu’il n’avait pas de place aux Nations unies, qu’il ne pouvait y être présent qu’aux travers d’Etats-nations européens. Mais hors d’Europe, on s’aperçoit de plus en plus que, certes les valeurs dont se réclame l’ordre européen sont universelles, mais que le comportement de l’Union européenne est lui assez sélectif, pour ne pas dire sectaire. Il se réclame d’une chose, mais en pense une autre. Il dit une chose ici et en fait une autre ailleurs. Les frontières qu’il estime dépassées, désuètes, en Europe, il estime qu’il faut absolument que la Russie les respecte dans le cas de la Géorgie. Il trouve normal de bâtir le Kosovo en Etat, au mépris des traités ; la France avait reconnu par écrit la souveraineté de la Serbie, et  l’intégrité de territoire. Nous avons violé le tout, mais parce que c’était au nom de la vertu et de la démocratie. Tout en reconnaissant  l’Etat du Kosovo, nous reprochons à la Russie de reconnaître des pseudo-états comme l’Abkhazie. L’autorité morale de l’Union européenne s’en trouve assez sérieusement écornée, à en croire, au moins, les gens de l’extérieur.

Et pour finir, cette situation aboutit à créer, à l’intérieur même de l’Europe, une sorte de schizophrénie. Les Européens ne se réclament par toujours de l’ordre européen. Vous l’aurez entendu, ils sont très européens,  ils veulent que l’Europe triomphe, mais dans bien des cas, ils trouvent aussi commode, et peut-être plus juste, de se rabattre sur les règles du droit international classique du monde mondialisé - des frontières, des souverainetés nationales, des Etats - et sont donc constamment à cheval entre les deux. Les mêmes, qui estiment que l’intérêt national est la pire des choses quand cela complique les marchandages bruxellois, défendent tout à fait l’intérêt national lorsqu’il s’agit d’obtenir un siège au Parlement.  Cette espèce de schizophrénie  est un élément de faiblesse assez majeur et  me conduit, pour ma part, à m’en remettre à ce que dit l’Evangile : « Tout royaume divisé contre lui-même périra ».



Commentaire du Président.
Beaucoup de mérites dans cet exposé. L’un d’eux est de rappeler quelques notions très réelles et concrètes comme  la nation, l’Etat-nation, etc. J’ai relevé seulement un point illustrant, de manière paradoxale, la démonstration, lorsqu’il a été fait mention de « légitime défense ». Un cas de légitime défense assez récent, et discutable comme beaucoup, suite à l’attentat du 11 septembre, contre les Etats-Unis. Les Américains ont répliqué extrêmement rapidement, de façon unilatérale, parce qu’ils savaient que les islamistes les plus agressifs se trouvaient en Afghanistan.
Il se trouve que dans cette région, Jean-Paul II avait prévu depuis très longtemps un voyage au Kazakhstan,  Une visite de 8 à 10 jours, pas plus. Après l’attentat, il a cependant maintenu son voyage au et il a fait comprendre sa réaction, soit lui-même soit  par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères,  à savoir qu’il ne désapprouvait pas la réplique américaine, voire qu’il s’agissait là d’un cas de légitime défense. Je m’arrête sur ce commentaire.

Je ne voudrais pas abuser de mon rôle de Président. Nous sommes de très anciens amis, mais il se trouve que nous sommes très souvent en désaccord. Et je le suis particulièrement sur la Serbie. L’affaire Serbe marque la fin du communisme. On a mis à l’écart, définitivement, Milosevic et, de ce que je savais à l’époque,  m’occupant beaucoup de questions soviétiques, je peux presque affirmer que les Soviétiques, qui n’auraient pas voté en effet, au Conseil de Sécurité, la résolution qui aurait été présentée, étaient ravis que nous les aidions à se débarrasser de Milosevic.

Questions :
1/ Intervenant non identifié
M. Le Président, vous permettrez à un vieux défenseur de l’ordre Européen, d’apporter la réplique au réquisitoire que nous venons d’entendre. Gabriel Robin, je n’ose pas dire est un ami, néanmoins c’est un complice. Nous avons l’habitude de dialoguer, et nous sommes rarement d’accord. Je crois quand même qu’aujourd’hui, nous avons entendu un développement de paradoxes assez extraordinaire. Dire que l’ordre européen est un ordre hégémonique est quelque chose d’extraordinaire. Alors que l’une des réalisations des plus remarquables dudit ordre européen est d’avoir établi pour la première fois une Europe organisée sans hégémonie. C’est par une loi non écrite de l’Union européenne qu’il n’y a pas d’hégémonie en Europe. Et l’Europe n’aurait pas pu se construire sans cette règle fondamentale. L’autre paradoxe est de parler d’Europe sans frontières. Sans frontières internes certes, mais avec des frontières extérieures, et d’ailleurs nous sommes généralement accusés de vouloir devenir une forteresse, notamment contre les migrants. Alors n’allons pas dire que l’Europe se conçoit comme sans frontières. Qu’elles s’élargissent progressivement, c’est une autre chose. Elle reporte ses frontières un peu plus loin.

Je conclurais sur un point de désaccord fondamental. C’est la profonde complémentarité qui existe, à mon avis, comme développé dans le texte lu par Gabriel Robin, entre l’ordre européen et l’ordre mondial. Il n’y aura en effet jamais d’ordre mondial digne de ce nom, s’il ne prend pas appui sur ce que nous avons, les premiers, développé en Europe. C'est-à-dire une communauté de nations qui ne se fonde pas sur les rapports de force mais sur la résolution des conflits par le droit et sur la démocratie.


Réponse de G. Robin. Je maintiens, en ce qui concerne les frontières, que les Européens n’ont pas la conception classique de la frontière. Ils considèrent que c’est une réalité provisoire, destinée à disparaitre, à l’intérieur bien sûr, mais également à l’extérieur, ce qui permet de justifier un élargissement continu. Et quand même, dans un système international, une entité en extension continue ressemble beaucoup, vu de l’extérieur en tout cas, à un empire qui grossit et qui s’impose. Tout de même, les négociations d’adhésion, vous n’allez pas me contredire sur ce point, sont réellement des contrats d’adhésion qui demandent à l’Etat adhérant de signer  toute une série de conditions qu’on lui impose depuis la Communauté, depuis l’Union européenne. On veut, comme je le disais, des Etats-membres semblables. On veut une communauté de semblables.

Intervenant : Mais il n’est pas forcé d’y adhérer.

G. Robin : On entend souvent cette réflexion dans les milieux européens. Les Anglais ne veulent pas adhérer à l’euro, mais ils y seront bien forcés à la fin des fins. La Norvège se permet de rester en dehors, mais elle sera bien forcée finalement d’y entrer aussi.


2/ A. Dejammet : Pas une question, mais un petite nuance apportée à ce que vous disiez à propos de la Serbie. J’en suis un peu confus, parce que je crois, comme vous, que la Russie n’avait pas une sympathie si profonde pour Milosevic. Mais moins peut-être parce que c’était un apparatchik communiste que parce que Milosevic s’était mâtiné de beaucoup d’influences occidentales. Il avait été banquier à New York, parlait anglais beaucoup mieux que bien des diplomates européens qui allaient le rencontrer et il discutait des heures entières, comme vous le savez, avec son compère Holbrooke. Milosevic négociait à Dayton avec des Américains, avec quelques Russes quand même, et a été ensuite reçu à Paris. Et il mènera, ensuite, la politique que l’on sait, au Kosovo. Et puis, il y a des propositions qui lui sont faites à Rambouillet, et que les Serbes jugent inacceptables parce que, effectivement, elles bafouaient, très volontairement de la part des négociateurs, ce qui pouvait rester de la souveraineté d’un Etat. Mais il reste qu’il y a eu ensuite négociation et accord sur une idée, d’abord lancée par le Saint Siège, et vous avez raison d’évoquer le rôle de notre compatriote, Jean-Louis Torrent, mais c’était dans un autre cadre. Mais les propositions faites par Jean Paul II sont un peu ressassées, remises à un goût du jour un peu plus onusien par Attassari, le Finlandais, et le Russe Tchernomidine. Et c’est à cet accord, destiné à sauver ce qui restait de la Serbie, que Milosevic a donné son aval. Et ça allait préserver Milosevic et son régime, et presque son pays, puisqu’on le sait, la résolution qui entérine cet accord, cette résolution de 1999, consacrait la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Serbie. Il était prévu de rechercher un régime de pleine autonomie pour le Kosovo, mais la résolution du Conseil de Sécurité prise sous le chapitre 7, qui reste obligatoire  de par la charte, devait théoriquement faire obligation aux Etats, qu’ils soient européens ou autres, de la respecter. Cette résolution consacrait la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale de la Serbie. Ce qui fait que, sur le moment, on ne s’était pas débarrassé de Milosevic, non plus que l’on s’était débarrassé d’un Etat souverain dans ses frontières. Dans des frontières qui avaient été reconnues, et qui étaient celles de la Serbie.

C’est une nuance dans le prolongement d’allusions faites par Gabriel Robin. On a beaucoup critiqué la fameuse hubris américaine, mais il y a eu aussi de la part des Européens une certaine forme d’hubris après la dislocation de l’Union soviétique, qui s’est faite, quand même, sans trop de sang versé. Il y a eu des incidents, des cas graves quand même, dans les pays baltes. Mais au total, qu’un empire se disloque sans avoir connu les effusions de sang du démembrement de l’empire français, ou même de l’empire britannique, ce n’est pas mal. Et on aurait pu se réjouir un peu de ce résultat. Or on a pratiqué, nous les Européens, j’en parle parce que je suis aussi coupable, un langage extrêmement cassant, arrogant. On a submergé Moscou d’envoyés, qui se chargeaient d’aller leur apprendre comment faire  des OPA, comment faire du business,  comment adopter « the highest standards » relatifs au droit. On avait le sentiment que l’on inondait la Russie de « carpet baggers », comme après la guerre de Sécession. Et cela a laissé des traces.

Il y avait un homme aux Nations unies qui était obligé de tenir compte de ce qu’Eltsine cédait à ses partenaires occidentaux. Et cet homme, c’était le représentant de la Russie aux Nations unies dans les années 1995 – 2000. Il recevait de prétendus coups de téléphone d’ Eltsine et revenait pour dire qu’il allait accepter  telle ou telle chose qui lui était demandée, avec une certaine insistance, par les représentants occidentaux. Il suffisait d’observer son comportement, son langage du corps, pour se rendre compte qu’un jour cet homme, s’il avait des responsabilités, nous en ferait voir. Cet homme était Sergueï Lavrov, l’actuel ministre des Affaires étrangères de la Russie !


3/ Intervenant non identifié : Depuis longtemps, je suis, vous le savez M. l’Ambassadeur, en désaccord fondamental avec vous. Je ne vais pas faire un grand discours. Je crois que votre tableau du monde est un peu idyllique. Ce que je constate, c’est un grand désordre mondial. Je pense à la dernière phrase, je crois, des Mémoires de Jean Monet. Elle parle de ce que nous faisons avec la communauté européenne, c'est-à-dire, un partage de la souveraineté dans le respect de valeurs communes, qui sont des valeurs universelles. Ce sont bien, en effet, des valeurs universelles ; l’Europe défend des valeurs universelles. La dernière phrase des Mémoires de Monet disait que ce que nous faisons est une étape vers l’organisation du monde de demain.

Réponse de G. Robin. Je suis d’accord avec vous pour reconnaître que l’ordre mondial n’est pas parfait.  L’ordre mondial mondialisé est ce qui est de moins mal. Il n’est pas très joli à voir, pas très régulier ; il est biscornu, pas toujours respecté … mais il ne l’est pas tellement moins que beaucoup d’ordres internes. Chez nous en France, il se commet un certain nombre d’homicides. Donc ce n’est pas parce que cet ordre n’est pas parfaitement observé qu’il n’existe pas. En réalité, il n’y a rien d’autre à quoi se raccrocher. A quoi se raccrocher d’autre, lorsque vous avez un conflit international, sinon à l’idée que vous allez faire correspondre un Etat à une nation, que vous allez préserver les frontières qui sont reconnues et que vous allez autant que possible respecter les traités. Vous allez demander à l’ONU d’intervenir. Il n’y a pas tellement d’autres recours. L’Europe est possible, mais cela ne vaut que pour l’intérieur de l’Europe.

D’autre part, je crois que vous avez raison, les valeurs que défend l’Europe sont universelles. Ce que je constate, et c’est malheureusement un fait qui est documenté par quantité de témoignages, c’est que la façon dont nous les défendons n’est pas universelle. Elle est prodigieusement sélective. Nous avons nos amis, à qui nous passons tout. Et puis, nous avons nos ennemis, à qui nous ne passons rien. Cela, les gens de l’extérieur le voient très bien. Naturellement, nous supportons très bien les offenses que nous faisons aux autres. Quand on écrase les pieds de quelqu’un, c’est généralement celui dont on écrase les pieds qui s’en rend compte. Cela ne fait rien à l’autre. C’est cela l’ennui.

FIN