Déjeuner-débat jeudi 7 juin 2012

Déjeuner-débat

jeudi 7 juin 2012

 

Charles Dickens, l’Inimitable : un bicentenaire toujours vaillant

Alain JUMEAU

Université de Paris-Sorbonne

 

 

Quelques explications à propos du titre, peut-être, pour commencer. Pourquoi « l’Inimitable » ? C’était un surnom qu’en toute immodestie, Dickens s’était donné à lui-même, car il avait parfaitement conscience de son originalité et sans doute de sa grandeur. Il ne se trompait pas, en fait : actuellement, il est reconnu comme le plus grand romancier anglais, et s’il fallait établir un palmarès parmi tous les écrivains anglais, il ne cèderait la palme, sans doute, qu’à un certain William Shakespeare… Cet Inimitable est aussi un bicentenaire, puisqu’il est né le 7 février 1812. C’est pourquoi, depuis février 2012, les Dickensiens du monde entier et notamment les Français n’arrêtent pas d’organiser des colloques en son honneur, de proposer des numéros spéciaux dans les revues savantes et bien d’autres publications. J’ai cru comprendre que l’occasion de ce bicentenaire n’était pas tout à fait étrangère à votre projet d’entreprendre un pèlerinage littéraire sur les traces de l’écrivain.

 

Mon idée personnelle, que mes collègues dickensiens du monde entier formulent sans doute autrement, mais avec laquelle ils sont fondamentalement d’accord, c’est que cet Inimitable bicentenaire est toujours vaillant. J’avoue que cette formule est plus ou moins inspirée d’une publicité que vous connaissez tous, celle du whisky Johnny Walker, qui représente un gentleman anglais en costume du début du XIXe siècle, marchant d’un pas décidé, avec la légende : « Born 1820, still going strong ». Cette référence commerciale convient assez bien à Dickens, à peine plus âgé que Johnny Walker, et marchant toujours d’un bon pas, malgré les années. Il faut se rappeler que son époque était une époque de marcheurs (all walkers) et que Dickens lui-même était capable de parcourir allègrement quelques dizaines de kilomètres d’une seule traite, à la campagne ou en ville, notamment à Londres, de jour comme de nuit, car c’était sa façon de calmer ses insomnies.

 

Après cette présentation générale, il est temps de faire un peu mieux connaissance avec cet Inimitable. J’ai évoqué la date de sa naissance, mais il convient d’ajouter le lieu : à Portsmouth, sur la côte sud de l’Angleterre. Il s’agit du port de guerre de la marine royale, proche de Southampton. En février 1812, au moment où la Navy jouait un rôle essentiel dans la lutte contre Napoléon, le père de Charles Dickens travaillait dans ce port comme secrétaire à l’Intendance de la Navy, à la section des payes. Ce n’était pas un emploi mirobolant, mais avec une bonne gestion du budget familial, le salaire aurait dû permettre à la famille (qui allait bientôt s’agrandir) de vivre convenablement. Or, le père de Dickens ressemblait fort à Mr Micawber, le personnage de David Copperfield, qui avait toujours tendance à dépenser un peu plus que ses revenus et à faire des dettes. Le résultat, c’est que la famille devait déménager périodiquement et le père trouver de nouveaux emplois dans la Navy, sur la côte sud ou à Londres. Peu après la naissance de l’aîné, Charles, la famille se déplaça donc à Chatham, dans le Kent, une ville à laquelle le jeune garçon s’attacha beaucoup, puis à Londres, la capitale à laquelle son œuvre romanesque est identifiée pour toujours, au point que l’on a pu dire : Dickens, c’est Londres ; et Londres, c’est Dickens. Malgré les déménagements, les difficultés matérielles de la famille ne s’arrangèrent pas, bien au contraire, et Charles, l’aîné des enfants fut retiré de l’école à un âge encore tendre et envoyé travailler dans une usine de cirage. Peu de temps après, en 1824, son père fut emprisonné pour dettes à la tristement célèbre prison de la Maréchaussée (Marshalsea Prison), avec sa famille. Ces deux expériences douloureuses ont beaucoup marqué le jeune garçon, même s’il n’en a jamais parlé par la suite, ni à sa femme ni à ses enfants, préférant s’en libérer par écrit dans un « fragment autobiographique », confié à son ami Forster, qui ne fit surface qu’après sa mort. L’incarcération du père prit fin au bout de quelques mois, car un petit héritage redonna de l’oxygène à la famille. Mais, à l’âge de douze ans, le jeune garçon était suffisamment conscient de la situation pour être choqué par la volonté de sa mère de le maintenir dans la fabrique de cirage et pour apprécier la volonté de son père de lui faire reprendre sa scolarité. Il se sentit véritablement trahi par sa mère, et cela explique peut-être la distance qu’il mit par la suite entre ses parents et lui, du fait de son ressentiment à l’égard de sa mère et de sa méfiance à l’égard de son père irresponsable, qui se transforma vite en tapeur professionnel.

 

La formation secondaire du jeune garçon ne dura que trois ans puisqu’elle prit fin à l’âge de 15 ans. Il fut mis en apprentissage comme clerc chez un avoué, après quoi il apprit la sténographie pour pouvoir suivre les audiences d’un tribunal, puis les séances de la Chambre des communes. Ce dernier emploi lui permit de mettre un pied dans le journalisme. Dès l’âge de 20 ans, il proposa à des journaux de petits récits de sa composition décrivant des scènes de la vie londonienne, qui furent publiés à partir de 1833. C’est la matière première de son premier ouvrage, Esquisses de Boz (1836). Cela lui apporta une petite notoriété qui lui valut d’être contacté par un éditeur pour écrire des textes humoristiques destinés à accompagner des scènes de chasse et d’activités de plein air dues à Seymour, un illustrateur célèbre de l’époque. Les textes du jeune Dickens, encore peu connu alors, devaient servir de faire-valoir en quelque sorte aux illustrations de Seymour. Mais avec le brusque décès de l’artiste, les rôles furent inversés et les textes de Dickens prirent une importance inattendue. Ils furent publiés en vingt livraisons périodiques, de 1836 à 1837, et c’est ainsi que naquirent les aventures de Mr Pickwick, connues sous le nom des Papiers posthumes du Pickwick Club. Les aventures cocasses du maître et ses rapports avec son domestique Sam Weller, à l’accent cockney inimitable et aux comparaisons incongrues, séduisirent l’Angleterre et Pickwick connut un succès inattendu et fracassant, que certains prédicateurs chagrins interprétèrent comme un signe des temps, montrant clairement la décadence spirituelle du pays ! Dickens n’en avait cure. En 1836 (son annus mirabilis) il accédait à la gloire à seulement 24 ans, ce qui lui permettait d’épouser Catherine Hogarth, la fille d’un journaliste et homme de lettres. Ce n’était pas son premier amour. Il avait été fiancé quelques années à Maria Beadnell, la fille d’un banquier, qui lui avait préféré un homme plus riche. Ces épisodes de sa vie seront transposés dans David Copperfield, un roman partiellement autobiographique. Ce mariage avec Catherine commence dans le bonheur et la joie de la jeunesse. Mais avec le temps et les maternités répétées, Dickens prend de plus en plus conscience d’une incompatibilité de caractère avec sa femme. Entre 1837 et 1851, Catherine lui donne dix enfants, sept garçons et trois filles, dont l’une va mourir en bas âge. Malgré son attachement à la vie de famille, Dickens se sépare de sa femme en 1858, et plusieurs de ses enfants choisiront de lui rester fidèles et de vivre près de lui ou même avec lui, comme ses deux filles.

 

À partir de 1836, sa vie est ponctuée par les naissances, mais plus encore peut-être par ses romans, qu’il compare d’ailleurs parfois à des nouveaux-nés. Fidèle à la publication en feuilletons qui lui a si bien réussi pour Pickwick, il confirme son succès auprès du public avec quatre romans : Olivier Twist (1837-39), Nicholas Nickleby (1838-39), Le Magasin d’antiquités (1840-41), et Barnaby Rudge (1841), un roman historique situé à la fin du XVIIIe siècle. Ces premiers romans confirment la veine comique et caricaturale révélée par Pickwick, mais cette inspiration est tempérée par une réflexion plus sérieuse sur les problèmes sociaux de l’époque, comme l’application inhumaine de la nouvelle loi sur l’assistance aux pauvres, les mauvais traitements réservés aux élèves dans certains pensionnats, et plus généralement sur les défaillances morales de l’Angleterre, au moment où la reine Victoria vient d’accéder au trône.

 

En 1842, Dickens se rend aux Etats-Unis où il est acclamé comme une célébrité littéraire et fêté comme un grand personnage. Il en revient cependant déçu, car il n’a pas réussi à faire reconnaître le respect du copyright de l’autre côté de l’Atlantique, une question qui lui tient à cœur, puisqu’il estime que les éditions pirates de ses œuvres en Amérique le privent de revenus substantiels. Plus généralement, il est choqué par le manque de raffinement du pays et par le problème de l’esclavage. Il exprime une partie de sa déception dans ses Notes sur l’Amérique (1842) et dans le roman suivant Martin Chuzzlewit (1843-44).

En 1843, il innove en créant un genre nouveau avec Le Chant de Noël. Ses différents contes de Noël, publiés avec un succès énorme jusqu’en 1867, lui rapporteront des sommes confortables. Ils diffuseront sa philosophie de Noël, fondée sur la bienveillance et le partage, succédanés des valeurs chrétiennes. Ils feront de Dickens une sorte de père Noël dans l’esprit du public.

 

Les romans de la maturité, Dombey et fils (1846-48), David Copperfield (1849-50), La Maison d’Âpre-Vent (Bleak House, 1852-53), Les Temps difficiles (1854) et La Petite Dorritt (1855-57) adoptent un ton plus grave et présentent une image plus sombre de la société victorienne que les premiers romans. Il y est question surtout de la recherche de l’argent et du profit, de l’exploitation et de la misère de la classe ouvrière, de l’injustice des tribunaux et d’un manque total d’idéal en dehors de la recherche des intérêts matériels, du pouvoir et du prestige social. Dickens s’y intéresse tout particulièrement à ce qui sera son thème préféré : la maltraitance physique et morale de l’enfant, principale victime d’une société impitoyable pour les faibles.

 

Vers la fin des années 1850, Dickens entreprend une carrière parallèle de lectures publiques de scènes mémorables de ses œuvres, à la fois en Angleterre et en Amérique. Sans parler de l’aspect financier, très important à ses yeux, c’est une façon pour lui d’établir un contact direct avec ses lecteurs, en manifestant ses extraordinaires talents de conteur et de comédien. Cela ne l’empêche nullement d’ailleurs de jouer dans des pièces de théâtre avec ses amis qui forment une joyeuse troupe d’amateurs. On fait parfois appel en renfort à des acteurs et actrices professionnels. C’est ainsi qu’il rencontre la jeune Ellen Ternan, une actrice de 18 ans, dont le charme le subjugue et qui au fil du temps deviendra sa maîtresse, selon toute vraisemblance. Ce n’est pas elle qui cause la rupture du romancier avec sa femme, déjà engagée depuis des années, mais c’est elle qui va lui apporter une forme de consolation.

 

Les romans de la fin, Un Conte des deux villes (1859), son second roman historique, situé à Paris et à Londres à l’époque de la Révolution française, De Grandes espérances (1860-61), un autre roman écrit à la première personne, comme Copperfield, et Notre ami commun (1864-65), sont sans doute les plus complexes et les plus élaborés sur le plan artistique, mais aussi les plus sombres. Dans les années 1860, les dix dernières de sa vie, il règne en maître sur les lettres anglaises de son temps. Sa célébrité est incontestable, son autorité morale est respectée, lorsqu’il dénonce les maux dont souffre la société victorienne, au point qu’il devient peu à peu « la conscience morale de son époque » (the conscience of his age). Ses romans sont appréciés d’un large public, en partie à cause de ses lectures publiques. Il prend en outre la responsabilité d’une publication périodique qui lui dévore le peu de temps dont il dispose : Household Words (Paroles familières, qu’il crée en 1850), à laquelle succède en 1858 All the Year Round (Tout au long de l’année). Entre ses tâches de rédacteur en chef, ses activités d’écrivain, d’acteur, de lecteur public, Dickens s’épuise. Il se partage entre sa belle maison de Gad’s Hill, près de Chatham et de Rochester, dans le Kent, Londres où il passe de longues heures dans les bureaux de son hebdomadaire avant de retrouver Ellen Ternan, et ses voyages incessants (en province, pour les besoins des lectures publiques, ou sur le Continent où ce grand voyageur aime à découvrir des horizons nouveaux, surtout en Italie ou en France).

 

Ce surrégime devait avoir des conséquences graves sur la santé de l’auteur. Les photos des années 1860 montrent un quinquagénaire aux traits ravagés, qui ressemble plutôt à un septuagénaire, sinon à un octogénaire. Le 9 juin 1870, alors qu’il n’a que 58 ans, il est victime d’une hémorragie cérébrale, à laquelle il ne survit pas. Il meurt ainsi dans sa maison de Gad’s Hill, dans le Kent, dont il avait fait son dernier foyer, où il vivait en compagnie de ses filles et où il aimait recevoir ses fils et ses amis. La légende dickensienne veut que le jeune Charles soit passé à côté de cette maison avec son père, du temps de son enfance à Chatham. Son père lui aurait dit alors : « Si tu travailles dur, un jour, tu seras propriétaire de cette maison ». Cette histoire, bien conforme à l’esprit du Self-Help victorien, illustre la mobilité sociale extraordinaire de l’époque, mais surtout le désir de revanche d’un jeune garçon malmené par l’existence, déclassé et humilié par l’expérience de la fabrique de cirage et de la prison pour dettes. Mais sa revanche prend des proportions inattendues, puisque l’écrivain n’est pas enterré à Chatham ni à Rochester comme prévu, mais à Londres, à l’Abbaye de Westminster, où il a droit aux funérailles d’un grand homme. Son dernier roman, Le Mystère d’Edwin Drood, laissé inachevé à sa mort, sera publié tel quel, laissant place à toutes les spéculations sur la résolution de son intrigue, à tel point que le mystère du titre ne cesse d’intriguer et de tourmenter les dickensiens de tout bord, qui ont inventé des suites possibles fort ingénieuses.

 

Cette rapide présentation pourrait se terminer là par quelques remarques sur la vitalité extraordinaire de cet auteur, sa capacité d’invention, son génie comique et ses diverses manifestations (goût de l’incongruité, attention portée aux détails grotesques, sens de la caricature, inventions verbales, et j’en passe…). Tout cela explique pourquoi les générations successives de lecteurs, depuis deux siècles, s’accordent à voir un lui un romancier de premier ordre dans la littérature mondiale. Tout cela explique aussi pourquoi la critique littéraire n’en a jamais fini avec lui et pourquoi on découvre de plus en plus que son succès apparemment populaire, et donc a priori suspect, ne l’empêche pas d’être un grand artiste, conscient des pouvoirs du genre qu’il a choisi et prêt à les exploiter de la manière la plus novatrice, la plus brillante, mais aussi la plus sérieuse.

 

Cependant, pour que la présentation soit complète, il faut encore ajouter une autre dimension qui n’est pas nécessairement donnée à d’autres écrivains, même parmi les plus grands. Ses romans ont inspiré un très grand nombre d’adaptations pour la scène et pour l’écran. Nous avons tous en mémoire d’excellentes adaptations pour le cinéma, signées par de grands metteurs en scène, sans parler des adaptations pour la télévision, qui font encore les délices du public à la saison de Noël.

 

Sur le plan littéraire, on ne compte plus les réécritures de ses romans, dans tous les pays anglophones, depuis l’Angleterre jusqu’à l’Australie, en passant par l’Inde. Le numéro spécial Dickens de la revue Études Anglaises, que j’ai eu l’honneur et le plaisir d’éditer avec ma collègue Sara Thornton, et qui est intitulé « Persistent Dickens », est justement consacré en partie au fait que Dickens est toujours avec nous, qu’il persiste, qu’il subsiste, ou comme nous dirions plutôt en bon français, qu’il continue d’exister pour nous, soit sous sa forme première, soit sous forme de produits dérivés. Avec cette expression empruntée au commerce moderne et au marketing, je pense à toute une littérature de « sequels », voire de « prequels », de parodies, de romans inspirés par Dickens, mais aussi, plus matériellement aux objets décorés avec des personnages de Dickens, sans parler d’un parc à thème entièrement consacré à lui, dans l’Angleterre du Sud-Est, que je ne connais pas et que je ne suis pas sûr d’avoir envie de connaître, parce que je suis vraiment trop vieux jeu et que je préfère les romans. Mais quand j’y réfléchis, je me dis que j’ai tort et que tout est bon pour faire prendre conscience que Dickens fait partie de l’héritage culturel de l’Angleterre et du monde entier. Et si un parc d’attraction peut donner l’envie à nos contemporains d’aller voir par eux-mêmes les romans qui ont inspiré tout cela, pourquoi pas ? Une chose est sûre, en tout cas : cet inimitable bicentenaire est vraiment toujours vaillant !