Crises et conflits du grand Moyen-Orient

Merci, M. le Ministre, merci, M. l’Ambassadeur, de m’avoir invité de nouveau à participer aux travaux du cercle franco-britannique, dans lequel je me sens d’autant mieux cette année que j’occupe, en même temps que mon poste à Science-Po, une « chair » à la London School of Economics. Donc je suis un homme du « Channel » tous les quinze jours, et je mesure comme la France et la Grande Bretagne se sont rapprochées. Surtout par rapport aux années terribles de l’enfance où je devais traverser la Manche, dans des ferries surchargés d’enfants européens qui allaient apprendre l’anglais en mangeant de la jelly.

Je vais essayer, donc, de m’inscrire dans la perspective décoiffante qu’a pris ce colloque ce matin, avec l’intervention d’Alain Dejammet, dont je n’ai malheureusement pas entendu le début. Mais la moitié de la fin valait déjà le voyage, comme on dit dans le guide Michelin, ce qui m’a rappelé, cher Alain, les années où vous étiez Ministre Conseiller en Egypte, et où j’étais moi-même jeune chercheur débutant. Et où, lorsque vous aviez quitté l’Egypte pour l’étape encore supérieure de votre carrière, Jacques Andréani, qui était notre Ambassadeur à tous, avait souligné votre talent de caricaturiste. Il ne disait pas cela en mauvaise part du tout, mais soulignait votre capacité, que vous nous avez donné l’occasion de goûter ce matin, d’aller à l’essentiel et de repérer sous l’enflure des mots la réalité des choses.

Vous avez parlé des pôles, de la multipolarité ou du multilatéralisme du monde. Jean-Luc Domenach a fait un arrêt sur image chinois, une Chine qui représente dans ce système complexe du monde d’aujourd’hui, soit l’un des 2, l’un des 20, soit l’un des 192, mais qui prétend représenter un, même si (la question de Jacques Leruez l’a opportunément rappelé) dans ce un, il y a peut-être du multiple, et si le Tibet, les Ouïgours et autres posent un certain nombre de problèmes à un pays qui, peut-être, deviendra un jour une puissance postcoloniale et qui devrait se retirer des zones d’Asie Centrale.

La région du Moyen-Orient en revanche, elle-même, est en soi multipolaire. Et je crains qu’elle ne soit guère multilatérale, justement en elle-même, puisqu’elle n’est plus un ensemble unifié et l’a rarement été dans l’histoire. Les khalifats se sont souvent scindés, et nous avons même eu une période pendant laquelle il y avait un khalifat à Bagdad, un autre au Caire et un troisième à Cordoue. L’Empire ottoman lui-même a dû faire face très tôt à l’irrédentisme d’un certain nombre de ses provinces, à la liberté toujours sauvegardée du Maroc et au maintien d’un empire safavide sur son flan Est, qui maintenait contre lui une guerre aussi régulière que celle qui faisait s’affronter Sassanides et Byzantins et avant eux, Perses et Romains.

Mais aujourd’hui le Moyen-Orient est une région qui est à l’intérieur du système monde du XXIe siècle, et qui a repris sa singularité. Je veux dire que pendant l’époque bipolaire de l’affrontement Est-Ouest, elle avait été d’une certaine manière soumise à cet affrontement. Et une partie du Moyen-Orient était passée sous égide soviétique, l’Egypte nassérienne, la Syrie et l’Irak des Baassistes, plus encore le Sud Yémen et pour large partie, l’Algérie de Boumediene. Donc, d’une certaine manière, elle avait du mal à exister comme telle. Le reste était passé plus ou moins sous obédience des États-Unis, lesquels s’était efforcés avec le célèbre accord du Quincy (14 février 1945), entre le Président Roosevelt quittant Yalta (c’était une époque où on faisait des choses importantes tous les jours). Il avait débarqué sur les lacs amers du Canal de Suez, où était amarré son navire américain, rencontré le roi d’Arabie Saoudite, Abdallah Aziz Ben Saoud, et lui avait dit  ces mots que l’on échange normalement à la St Valentin : « Amour toujours … », mais qui, en l’occurrence, se traduisaient par « mon pétrole contre ta protection », et « ma protection contre ton pétrole ». Et depuis lors, la question pétrolière était devenue l’un des enjeux principaux de l’insertion du Moyen-Orient dans le système Monde. Un pétrole, dont la puissance américaine avait à cœur de protéger contre les velléités soviétiques de descendre vers les mers chaudes, à travers une reprise du « grand jeu » de  Kipling, où l’URSS succédait à la Russie, et les États-Unis à la Grande-Bretagne. Or, le souci que vont très vite avoir les États-Unis est de faire en sorte que l’arme du pétrole ne soit pas politisée. Celle-ci va le devenir. Et elle le devient à partir du moment où Israël ayant écrasé les états arabes coalisés contre lui en juin 1967. Les Mirages français avaient assurés une grande part de la victoire et la France avait également considérablement aidé l’Israël à acquérir l’arme nucléaire. Le Général décide donc lors de son célèbre discours de septembre 1967, je crois, de se retirer du champ de bataille, de ne plus fournir d’armes à Israël et en principe, aux états arabes voisins. Et donc il laisse la place aux États-Unis pour devenir le principal allié et fournisseur d’Israël. Cela va avoir pour effet que, en 1973, lorsque les Égyptiens et les Syriens reprennent l’offensive en octobre, c’est grâce à un pont aérien américain qu’Israël peut reprendre le dessus militairement, celui-ci voyant ses effets contrés alors par l’embargo sur les livraisons de pétrole aux alliés d’Israël décrété par le roi Faysal d’Arabie Saoudite, lui-même pourtant allié des États-Unis. Donc le pétrole devient une arme importante mais dans le cadre d’un système encore très largement bipolaire. Celui-ci assure des revenus de plus en plus importants au pays exportateur, mais ne fait pas encore du Moyen-Orient en soi, à l’intérieur du système monde.

Qu’est-ce qui définit aujourd’hui celui-ci ? Qu’est-ce qui fait que l’on s’intéresse au Moyen-Orient, et que l’Ambassadeur Le Breton a eu la gentillesse de penser à moi pour ce colloque, et non pas peut-être un spécialiste de l’Amérique Latine, une zone aussi intéressante et importante mais qui est perçue comme posant moins de problème ? C’est que le Moyen-Orient contemporain, je crois, se caractérise par ce que l’on pourrait appeler un triple système de crise. La crise israélo-arabe dont je parlais à l’instant, la crise -que nous appellerons la crise du Golfe et que je vais développer après cela. Vous noterez au passage la lâcheté dont je fais preuve en ne qualifiant pas ce Golfe, puisqu’on l’appelle en principe persique, et que les Iraniens tout ahmadinejadistes qu’ils soient, si jamais l’un d’entre eux était dans cette salle, et que j’avais appelé cela le Golfe autre chose que persique, auraient fait des représentations immédiates à l’Ambassadeur, aux Ministres… Ils y sont très attachés lors même que les Arabes l’appellent Golfe arabique. Un Golfe par lequel transite chaque jour un quart des exportations d’hydrocarbures qui font tourner la planète, et qui ont permis à certains d’entre vous de ne pas venir en Vélib’ ce matin. Et le troisième axe de crise, qui est récent, avec cette ampleur là, puisqu’il est presque sur le même pied que les autres et s’inscrit finalement un peu dans les errements de la politique du Président Obama et sur lesquels Alain Dejammet a toute à l’heure mis le doigt : ce que l’on appelle désormais, non pas avec l’accent de la Grande-Bretagne mais celui des États-Unis, la zone « Af-Pak » c'est-à-dire la zone Afghanistan – Pakistan. Les Pakistanais sont furieux qu’on les mette dans un ensemble où ils sont le deuxième terme après l’Afghanistan. Et où non seulement les États-Unis, mais l’OTAN toute entière, est en train de s’enfoncer dans un piège qui, il a quelques années, avait attrapé l’ours soviétique.

Ce triple système de crise qui caractérise le Moyen-Orient contemporain explique son inscription très paradoxale dans le système du monde. Parce que du fait de la production d’hydrocarbures, évidemment, le Moyen-Orient est un enjeu crucial. Personne ne peut s’en désintéresser. On peut se désintéresser ce qui se passe en Afrique à un moment donné, même s’il y a des diamants, parce qu’on n’ en dépend pas, une fois de plus,  pour aller au colloque franco-britannique le matin. Personne ne peut se désintéresser de ce qui arriverait au Qatar — 200 000 habitants — si demain l’Iran, comme il en menace régulièrement, envoyait un missile sur les turbines à gaz de ce pays. Et par ailleurs, la question israélo-palestinienne reste un enjeu absolument majeur, un irritant majeur, même si deux des grands voisins d’Israël, l’Egypte et la Jordanie ont signé la paix avec l’état hébreux. Mais on a vu, malgré le discours très « wishful thinking », pour parler anglais, du Président Obama au Caire au début du mois de juin, que celui-ci n’a pas été en mesure du tout de mettre en œuvre les pressions sur Israël qu’il avait promises pour faire cesser la colonisation. M. Netanyahu a joué la montre. Aujourd’hui que le Président Obama est englué dans des histoires de sécurité sociale, ne sait plus comment sortir de l’affaire afghane et éprouve de grosses difficultés en Irak, Mr Netanyahu a annoncé ces dernières semaines de nouvelles implantations et Mme Clinton, en visite là-bas, n’a pas semblé manifester trop d’opposition.

Alors comment fonctionne ce système, comment s’articule-t-il ? Il est perçu de manières différentes selon que l’on est européen ou américain. Pour les États-Unis, le Moyen-Orient est un problème de politique étrangère à l’exception d’Israël. En revanche, pour nous européens, c’est un problème  de politique de voisinage, ce qui est très différent. Et dans bien des cas, c’est devenu un problème de politique intérieure, la France étant le plus grand pays musulman et juif d’Europe, nous le savons en particulier. Bien évidemment, tout ce qui se voit à la télévision, quand Gaza est écrasée par l’armée israélienne, quand des attentats suicides, que vous les appeliez terroristes ou martyrs, se font exploser dans un marché à Tel Aviv et tuent des dizaines de personnes, tout cela a des répercussions le lendemain au collège Pablo Picasso de Stains, au collège Maurice Thorez d’Aubervilliers ou Marc Chagall de Bondy. Je ne sais pas si ces collèges sont dans ces villes, mais ce sont bien des établissements qui portent ces noms. Donc, tout cela est un enjeu de politique intérieure dont on ne peut se désintéresser, non seulement le Ministre de l’Intérieur mais parfois celui qui devient Président de la République, après avoir été Ministre de l’Intérieur. Donc nous sommes dans des configurations qui rendent cette question complexe. Jean-Luc Domenach a parlé tout à l’heure de la Chine. Elle est très importante pour nous, parce que l’inondation des produits chinois ruine le petit commerce, ou fait naître un petit commerce asiatique, parce que de temps en temps on apprend que les gens sont empoisonnés avec des choses chinoises. Elle est importante aussi parce que la politique chinoise, comme il a été rappelé, est plus agressive envers la France. Mais elle ne touche pas au cœur du tissu social européen, ou français. Chinatown, dans le 13e arrondissement parisien, est calme. Évidemment on a su comment on manipulait les élus locaux, comme cela se fait dans les machines politiques américaines. Mais les collèges — j’ignore le nom de celui de la Porte de Choisy — ne sont pas connus pour la violence dans la cour de récréation et au contraire les élèves chinois qui en sortent sont tous premiers de la classe, et entrent à Polytechnique ensuite. Donc ce n’est pas le même niveau de réactivité dans nos sociétés.

Alors essayons d’examiner ce système de triple conflit, dans l’ordre qui n’est pas un ordre d’importance, sinon un ordre historique. Parce qu’à mon sens c’est celui du Golfe qui prédomine sur le fond. Les deux autres sont des conflits utopiques. Le conflit israélo-arabe, donc, qui se cristallise avec la création d’Israël le 15 mai 1948, va d’une certaine manière favoriser la crispation de la région sur des nationalismes qui interdiront l’évolution des sociétés arabes issues de l’indépendance vers le pluralisme politique. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles on se pose souvent la question, c’était le titre d’un article de mon collègue Hassan Salamé : « Pourquoi le monde arabe n’est-il pas démocratique ? ». L’une des raisons peut-être est que l’on a cette logique d’union sacré qui s’est créée et qui, même dans les pays où la paix a été conclue avec Israël, perdure. Et qui permet aux gouvernants, malgré leur illégitimité fondamentale, puisqu’ils ont pris le pouvoir à la suite d’un coup d’état, ou d’une succession dynastique, de justifier de leur maintien au pouvoir, ou de la transmission au pouvoir à leur parentèle, parce qu’ils sont les garants de la force du pays contre « l’ennemi sioniste ». Le problème que tout cela pose est ce nationalisme autoritaire qui, à partir des années 70, a été rendu comptable de ses échecs à la fois socio-économiques et militaires par des populations qui n’avaient plus la mémoire du colonialisme, mais pour lesquelles le colonialisme était de l’histoire (c'est-à-dire la jeune génération qui a 25 ans dans les années 1970). Ce modèle nationaliste se voit remplacé non pas par un modèle plus démocratique ou pluraliste, mais par la montée en puissance d’une revendication islamiste, qui voit dans le retour aux textes sacrés de l’Islam et dans leur interprétation la plus littérale, la seule garantie que le Prince pervers sera bridé, ne traficotera pas la loi à son profit, et que la justice sera garantie par les injonctions divines.


Or tout cela évidemment n’aboutit pas à grand-chose. Sinon à faire en sorte que l’Islam devient la référence centrale du champ politique. Les régimes en place s’en servent pour maintenir l’ordre au nom d’une religion, qui est une religion d’ordre comme toutes les religions une fois qu’elles sont établies. Et les dissidents s’en servent pour saper les fondements d’un régime qu’ils dénoncent comme fondamentalement a-islamique (y compris l’Arabie Saoudite, qui a eu très chaud au début de cette décennie), en se réclamant du prophète, en luttant contre les païens de la Mecque et en faisant figure de religion subversive, comme toutes  les religions lorsqu’elles naissent et qu’il faut qu’elles détruisent l’ordre ancien.

Tout cela en tout cas ne fait rien de bien nouveau sous le soleil. Mais tout cela a déplacé l’Islam vers le centre de l’espace politique, le discours politique, a également retracé les frontières de l’antagonisme. « L’état sioniste » est devenu les « juifs », « l’impérialisme » est devenu « les croisés » et la « clef de l’impérialisme » qui étaient les dirigeants au pouvoir sont devenus « les apostats de l’Islam, nourris aux tables des chrétiens ». Donc tout cela crée un nouveau type de frontières, et on peut en voir l’illustration dans l’évolution de la question palestinienne, dirigée au départ par des gens qui étaient plutôt très à gauche et laïques, à l’OLP, puis évoluant dans une logique plus libérale et centriste jusqu’à ce que, en 2006, le Hamas gagne les élections démocratiques en Palestine — une des rares de la région —et soit aujourd’hui le groupe qui a la plus grande position de force, non seulement au Hamas (on le sait), mais aussi en Cisjordanie, où je me trouvais récemment et où j’ai pu le constater.

Le deuxième axe qui, cette fois-ci me semble-t-il, est encore plus important parce qu’il est lui tout près des champs pétrolifères, c’est l’axe du Golfe. Je le dis encore plus important car, pour l’anecdote, il y a quelques années, je modérais un petit-déjeuner à Davos. C’était sur l’avenir économique du Moyen-Orient, et il y avait le Ministre jordanien de l’Electricité, israélien de l’Eau et palestinien du Gaz (ou l’inverse), ainsi que des journalistes et le modeste universitaire qui est devant vous. Etaient conviés des hommes d’affaire et de grands industriels internationaux pour contribuer à investir. Donc nous étions là, les ministres, les journalistes, votre humble serviteur, mais aucun de ces grands industriels. Donc nous avons quand même fait notre panel, mais cela n’avait plus aucune substance évidemment, puisque nous n’étions que des gens qui avaient de la parole à dire mais pas de carnets de chèques. Et le soir, sur les pistes de ski, j’ai rencontré l’un d’eux et je lui ai dit : « alors, vous n’étiez pas là ce matin ? ». Ce à quoi il m’a répondu : « mais, M. le Professeur (avec beaucoup de mépris pour cette profession), vous savez peut-être que j’ai des actionnaires, mes actionnaires n’ont rien à faire que j’aille perdre mon temps dans un processus de paix qui n’a pas d’intérêt. Si les états veulent gaspiller l’argent des contribuables dans cette affaire perdue d’avance, c’est leur problème. Moi, cela ne m’intéresse pas ». En revanche, le Golfe intéresse évidemment le monde des affaires, les industriels, les banquiers, car comme les effets de souffle de l’effondrement de Dubaï, il y a quelques jours l’ont encore rappelé à ceux qui l’auraient ignoré, l’économie du Golfe est branchée sur l’économie monde, comme l’a rappelé Alain Dejammet toute à l’heure. Elle dispose non seulement de capacités d’exportation d’hydrocarbures extraordinaires ; ce n’est pas la plus grande production, mais c’est la plus grande exportation. Surtout que, depuis que le temps où le pétrole a augmenté, elle dispose d’une richesse financière considérable et les moyens de peser sur les investissements en Europe. Notamment, Jean-Luc posait la question de la Chine plus tôt, la Chine achète énormément de pétrole au Moyen-Orient et, au moins, nous disent les gens du Moyen-Orient « ce n’est pas comme avec l’Europe, ils ne nous cassent pas les pieds avec les Droits de l’Homme ». Vous savez que cela fait dix huit ans que le « free trade agreement » ne peut pas être signé entre l’Union Européenne et le Conseil de Coopération du Golfe, parce que cela bute sur la question des Droits de l’Homme justement, comme l’aurait dit Alain Dejammet.

Cette question du Golfe est complexe parce qu’elle est à la fois un affrontement autour de l’enjeu pétrolier. Elle est un affrontement entre Arabes et Iraniens pour la domination sur le Golfe. Et la perspective de l’accession de l’Iran à la puissance nucléaire fait passer beaucoup plus de frissons dans les échines saoudiennes, qu’il n’en fait passer dans les échines israéliennes. Israël s’en sert pour des raisons de victimisation et pour attirer la sympathie à son endroit, ce qui est de bonne guerre. Mais les Israëliens sont convaincus, dans leur for intérieur, que, comme l’avait dit le Président Chirac, au moment même où le Président iranien ou qui que ce soit en Iran, aurait l’idée d’appuyer sur le bouton, le pays aurait déjà été « vitrifié ». Alors que de l’autre côté du Golfe, ce n’est pas du tout pareil. Il y a là une très grosse inquiétude, d’autant que l’Iran pèse quelque 80 millions d’habitants, plus que tous les Arabes du Golfe réunis, y compris l’Irak. Un Irak du reste où la majorité chiite que les Américains ont portée au pouvoir est aujourd’hui sous large influence iranienne. Paul Wolfowitz espérait que les chiites d’Irak, démocrates et pro-américains, contamineraient favorablement les chiites d’Iran, qui feraient tomber leur théocratie. C’est en partie le contraire qui s’est passé. Et puis vous avez aussi, j’y viens, l’antagonisme chiites-sunnites, sur lequel jouent aujourd’hui les puissances des pays sunnites pétroliers pour se refaire une sorte de légitimité religieuse aujourd’hui auprès de leurs populations et flatter leurs instincts religieux ou anti-hérétiques. Mais ils sont très dangereux à manipuler parce que cela veut dire que, du coup, l’Irak est instable et, dans tous les pays du Golfe, dans les petits comme en Arabie Saoudite aussi, il y a des minorités chiites non négligeables, majorité à Bahreïn qui est tout petit, minorité dans les autres. Et généralement, là où il y a du pétrole, il y a aussi des chiites. Donc, nous avons là un vrai axe de crise qui est lié en partie au premier, l’axe israélo-palestinien, puisque vous avez bien vu que, dans les effets de souffle de la crise palestinienne au Liban et en Syrie par exemple, l’Iran compense sa faiblesse militaire sur place en utilisant ce que l’on appelle en anglais « the proxies », des acteurs par procuration, qui sont le Hezbollah totalement et en partie le Hamas, pour peser sur Israël. Et l’Iran détient une des clefs de la solution en Israël et au Liban. À contrario, l’Arabie saoudite ou l’Egypte pèsent de tout leur poids du côté du 14 mars, voire de ce qui reste du Fatah.

Troisième zone brièvement, la zone « Af-Pak », qui me semble avoir manifesté dans la façon dont elle est gérée une assez grande « naïveté », une vision peut-être trop peu historicisée de l’histoire de la part de l’actuelle administration américaine. Au départ, M. Obama et ses conseillers avaient estimé que la clef de toute cette affaire, de ces trois crises — j’ai parlé avec certains d’entre eux et ils partagent cette vision — se trouvait en Iran. Puisqu’au fond, l’Iran avait les moyens de dégonfler la plaie israélo-palestinienne en pesant de manière favorable sur le Hezbollah et le Hamas, il pouvait, s’il décidait de rentrer dans le rang, bénéficier de technologie occidentale lui permettant d’accroître considérablement sa production d’hydrocarbures. Pour mémoire, elle est actuellement inférieure à ce qu’elle était à l’époque du Shah, alors que les champs ne sont pas du tout épuisés, c’est simplement que les Iraniens n’ont pas le matériel pour les exploiter. Et l’Iran également souhaitait que l’affaire des talibans et autres groupes sunnites excités et anti-chiites, à sa frontière Est, qui sont entrés dans la zone du Baloutchistan iranien, en partie chiite, soit réglée car cela lui causait de très gros problèmes d’ordre public et de sécurité, comme les divers attentats qui ont eu lieu là-bas l’ont montré. Donc la Présidence Obama a pensé qu’avec une main tendue à l’Iran ces problèmes pourraient se résoudre. Pour l’anecdote, le nom du Président américain semblait le prédestiner à cela puisque son premier prénom « Barrak », c’est « Moubarak » en swahili (en arabe « Benoît » ou « Bénédicte » ou « béni »), « Hussein » est le fondateur éponyme des chiites, et « Obaama », signifie en persan « il est avec nous ». Donc « Hussein, le béni, est avec nous », ce qui fait un excellent début de négociation face au fils de chaudronnier Ahmadinedjad, qui ne peut pas se réclamer d’une pareille ascendance prestigieuse. Peut-être est-ce pour cela que les plus radicaux dans le régime iranien ont eu très peur. Ils ont tout de suite compris la manœuvre, qui consisterait à abandonner le changement de régime prévu par Bush, pour un « behaviour change » et s’appuyer sur les fractions les plus gorbatchéviennes, si je puis dire, de l’establishment iranien aujourd’hui, sachant que derrière Gorbatchev il y a Eltsine et Poutine … Donc il y a eu un énorme raidissement, qui s’est traduit par la reprise en main électorale, et par le fait que l’initiative américaine de la main tendue a été reçue par une gifle dans la figure. Cela  n’a pas été sans inquiéter considérablement les arabes sunnites, qui ont considéré que ce n’était pas sérieux de vouloir leur substituer les Iraniens. Que d’autre part, si les États-Unis avaient voulu faire de l’Irak un pays proaméricain et filo-israélien dans la région, les apprentis sorciers américains en avaient fait un pays chiite inféodé à l’Iran, et constituant désormais une menace pour les pays arabes du Golfe, sunnites. Et que donc tout cela n’était pas bien sérieux. Ce qui fait que pour ces pays richissimes, avec une très faible population et un sentiment très grave de la menace, aujourd’hui la question du parapluie militaire américain est un véritable souci. Ils n’y croient plus tellement. Alors pour nous, ce fut une grande fierté, j’ai participé à l’inauguration de la base française à Abu Dhabi il y a quelques mois. Elle n’a que la dimension d’une boîte d’allumettes pour l’instant, mais a suscité beaucoup de cris dans la presse iranienne. Mais  il ne faut pas se faire d’illusion. Le parapluie militaire reste sans doute américain, seulement les baleines de ce parapluie sont aujourd’hui en partie cassées. Il y a là un facteur d’instabilité absolument gigantesque qui fait que précisément, comme dans le débat entre Philippe MOREAU-DESFARGES et Alain Dejammet ce matin, le Moyen-Orient aimerait bien être dans un système multilatéral, mais il est dans un système multipolaire. Il n’arrive pas très bien à trouver ses alliances.

Brièvement donc, troisième région, « Af-Pak « . La Présidence Obama essentiellement, autant que je puisse le comprendre, sous l’incitation du Vice-président Biden qui suivait ces questions depuis très longtemps, a estimé que la guerre contre le terrorisme  avait pris un mauvais cours en se transformant en guerre contre la terreur. On avait abandonné l’Afghanistan pour aller en Irak faire toute autre chose que courir derrière Ben Laden, pour mettre en place un Irak proaméricain et philo-israélien. Cela avait été un échec total et l’on pourrait désormais se retirer d’Irak sans avoir perdu la face, en retournant en Afghanistan éradiquer Al Qaida (il n’y a plus que quelques centaines de personnes dit-on), et ensuite on ramenait les troupes au bercail. Le problème est qu’il n’y a peut-être qu’une centaine de membres d’d’Al Qaida, mais que pour arriver à Al Qaida, il faut traverser les talibans, et que les talibans, eux, ne sont pas du tout un groupuscule d’hurluberlus qui font des bombes sur internet mais un mouvement de masse, implanté dans la population. Et les troupes de l’OTAN apparaissent aujourd’hui pour ce qu’elles sont, des éléments exogènes et non pas des facteurs de paix et de sécurité. Sans compter que le gouvernement afghan pour lequel Français, Américains, Britanniques, Canadiens et autres envoient leurs enfants se faire tuer — celui de Mr Karzai — n’a pas une dimension morale exceptionnelle et qu’il est difficile d’expliquer aux électeurs que l’on va envoyer les enfants se faire tuer pour que la famille Karzai ait des part de marché plus importantes dans le trafic d’héroïne mondial. Donc, tout cela crée ce système de crises qui évidemment relie l’Afghanistan au reste. Je n’ai pas le temps de parler du Pakistan lié au sous-système de l’Inde avec les attentats de Bombai, du fait qu’Al Qaida c’est aussi la nébuleuse terroriste… mais il me semble que c’est cela qui caractérise aujourd’hui le Moyen-Orient, peut-être. C’est la persistance d’un système de crises complexes qui en fait un élément, un pôle, d’un monde qui est perçu comme multipolaire et peut-être pas multilatéral. Il leur pose de très gros problèmes, sans parler des différences de richesses immenses entre l’Égypte, où plus de la moitié de la population vit en deçà du niveau de pauvreté, et les Émirats du Golfe où l’argent, quand on le « claque », on le perd en quelques jours mais, sauf Dubaï qui n’a plus de pétrole, quelques mois de rentrées pétrolières effaceront tout cela, comme le disait Napoléon.

Voilà, Monsieur le Ministre, pardonnez-moi d’avoir été un peu long, mais vous le savez, nous sommes dans un pays où les promesses ne sont contraignantes qu’envers ceux qui les reçoivent, comme l’a dit l’un de nos plus célèbres hommes d’état.

Questions :

1. M. Jacques LERUEZ :

Philippe MOREAU-DESFARGES a parlé d’Israël comme le petit frère des États-Unis. Tu as dit qu’Israël faisait partie en fait de la politique étrangère des États-Unis. Alors je suppose que les deux formules doivent se rejoindre, qu’en penses-tu ?

M. Gilles KEPEL :

Si l’on revient très rapidement sur les perspectives historiques que j’ai esquissées au début, jusqu’en 1967 Israël n’est pas du tout la priorité des États-Unis au Moyen-Orient. La priorité est donnée au pétrole. Nous en avons l’illustration par exemple en 1956. Lors de la crise de Suez, Israël et les deux puissances  coloniales décadentes que sont aux yeux des Américains la France et la Grande-Bretagne reçoivent l’ordre de partir de Suez, alors qu’elles l’ont remporté militairement. Krouchtchev a crié bien sûr dans son coin, mais les États-Unis disent la même chose. Les ministres français ne sont pas reçus à Washington, certains parmi vous ont l’âge d’avoir connu ces épisodes dans leur prime jeunesse beaucoup mieux que moi.

En 1967, les choses vont changer parce que d’une part deux des trois états qui ont été battus, la Syrie et l’Égypte, font partie des alliances soviétiques, donc les États-Unis ne peuvent pas s’en désintéresser, c’est un enjeu. Et puis, en politique intérieure américaine, c’est la guerre du Vietnam et les manifestations contre cette guerre  sont en grande partie dirigées par des groupes estudiantins, des universitaires et autres, qui ne sont pas tous juifs, mais parmi lesquels ils jouent un rôle extrêmement important. Pour le parti démocrate au pouvoir, pour lequel l’électorat juif est un élément important également, la perspective de remobiliser celui-ci dans la défense d’Israël permet d’éviter d’être pris pour cible en temps que puissance coloniale au Vietnam. Donc il y a ces deux dimensions qui vont jouer, et qui font que la politique pro-israélienne va devenir la priorité de la politique américaine au Moyen-Orient, modérée par le fait que chacun  des deux partis semble l’otage, d’une certaine manière, de cette question. Les démocrates, pour des raisons de sociologie électorale, étant plutôt pro-Israël puisqu’ayant dans leurs rangs d’avantage de juifs. À l’époque les juifs américains sont plutôt surreprésentés dans les professions d’enseignants, de professions intellectuelles mal rémunérées, disons, alors qu’aujourd’hui ce n’est plus le cas, puisque un certain nombre de professeurs deviennent « traders » quelle que soit leur religion par ailleurs. Et les républicains étant plutôt un parti qui est très lié aux compagnies pétrolières, notamment aux compagnies texanes. Si vous regardez ce livre de Daniel Yergin, The Prize, sur la saga pétrolière, il y a des photos assez drôles, dont une qui représente la famille Bush, le père adulte et le fils tout petit, les deux Présidents, devant un derrick qui était la propriété du père Bush, qui avait créé une compagnie pétrolière qui s’appelait Zapata Oil, peut-être pour se moquer des Mexicains qui avaient été chassés de ces terres.

C’est d’ailleurs pour cela que le seul Président américain qui ait réussi à tordre le bras à Israël après 1967, c’est Georges Bush, le père. Puisqu’après la guerre de libération du Koweït, en 90-91, pendant laquelle Israël n’a pas été autorisé à répliquer aux skuds irakiens parce que sans cela, la coalition qui comportait déjà un certains nombres d’états arabes, qui avaient beaucoup de mal déjà avec leurs populations, aurait éclaté : ils seraient tous partis. Donc Georges Bush père a tordu le bras à Shamir pour l’obliger à participer aux négociations de paix à Madrid, en décembre1991. Ce qui a été ensuite repris dans le processus d’Oslo par son successeur démocrate. Certains disant que, tout le monde n’en était pas convaincu aux États-Unis mais Georges Bush fils l’était d’ailleurs, si son père avait perdu, c’est précisément parce qu’il avait décidé de ne pas tenir compte des intérêts d’Israël. C’est débattu, mais je crois que le fils en était absolument convaincu, mais il ne l’a pas dit à l’électorat arabe américain avant son élection, puisque quand il s’est présenté, vous savez qu’il n’a dû sa première élection qu’à des actions particulièrement compliquées, notamment en Floride. Les Arabes américains ont voté à 300% — en l’occurrence en Floride je crois que c’était possible — pour le fils Bush parce qu’ils pensaient qu’il allait avoir la même politique que le père. Ils en sont pour leurs frais !

Donc cet équilibre traditionnel démocrates pro-Israël, et républicains pro-Arabes a changé puisque là nous avons vu un Président démocrate expliquer que tout ce qui était musulman était bien. Il allait faire des hommes d’affaire musulmans en Amérique, les musulmans ceci, les musulmans là ; comme si toute personne d’origine musulmane ne pouvait se définir que par son rapport à l’Islam. Donnant au passage un coup de pied à la France qui ose prohiber le voile à l’école, atteinte monstrueuse aux Droits de l’Homme etc., bien qu’il n’ait pas compris que la Commission Stasi n’a pas prohibé le voile à l’école mais a interdit les signes religieux ostentatoires de toutes confessions. Les Arabes ont écouté ce discours du Caire de manière placide, en attendant de voir ce que cela allait donner. Et aujourd’hui, ils ont le sentiment que cela n’a rien donné du tout. J’ai eu l’honneur de diner à la table de M. Talebani l’autre jour, lors de sa visite en France — j’étais entre lui et M. Zebari, le Ministre des Affaires Etrangères — certes ils sont tous les deux kurdes mais nous parlions en arabe, et je lui ai demandé ce qu’il pensait d’Obama. Il m’a répondu qu’il ne s’agissait que de paroles, sans aucune action.


FIN