COLLOQUE 2011

COLLOQUE 2011

2 décembre 2011

 

Les relations franco-britanniques entre volontarisme et schizophrénie

 

Les commentateurs ont glosé sur la saillie, délibérément provocante, de David Cameron, le Premier ministre britannique, qui, s’adressant aux journalistes en marge du Sommet du G20 à Los Cabos (Mexique) le 18 juin dernier, se proposait de dérouler le tapis rouge pour accueillir les chefs d’entreprise français fuyant leur pays sans attendre la mise en place de la nouvelle tranche d’imposition de 75% annoncée par François Hollande. Pour faire bonne mesure, le Premier ministre ajoutait : «  Ils pourront ainsi payer leurs impôts au Royaume-Uni et financer notre système de santé, nos écoles et tout le reste ».

 

Ainsi, comme au temps où l’Angleterre accueillait les émigrés qui avaient choisi l’exil à l’époque de la Révolution, Cameron invitait les nouveaux émigrés fiscaux à trouver refuge dans son pays qui, en mars dernier, avait décidé de réduire son taux marginal d’imposition de 50 à 45% et le taux d’impôt sur les sociétés de 26 à 24%, lequel est encore de 33% en France. David Cameron ne faisait que confirmer la propension du Royaume-Uni à se glorifier de sa capacité d’attraction des Français qui espèrent y trouver la possibilité d’exercer des talents qui n’ont pu s’exprimer dans leur pays d’origine. De fait, quelque 2 000 sociétés françaises étaient implantées au Royaume-Uni en 2010, où elles employaient 330 000 personnes.

 

De son côté, le Royaume-Uni était, la même année, le cinquième investisseur étranger en France où était  installé un nombre pratiquement identique de filiales d’entreprises britanniques. L’ensemble des échanges commerciaux entre les deux pays s’établissait en 2010 à 62 milliards d’euros. Londres, où résident 300 000 Français, passe pour être la septième plus importante ville francophone au monde, tandis que quinze millions de Britanniques se rendent chaque année en France  pour un séjour touristique. Il faudrait ajouter les dizaines de milliers de citoyens britanniques qui s’y sont installés, de façon plus ou moins permanente, dans certaines régions, notamment en Dordogne, ancienne possession de la couronne d’Angleterre, qui passe aujourd’hui pour un nouveau « compté » anglais, baptisé Dordogneshire. Cette importante communauté britannique transplantée en France, pour des raisons autant culturelles que financières, s’inquiète aujourd’hui du projet de taxation des résidences secondaires détenues en France par des étrangers préparé par le nouveau gouvernement socialiste.

 

Jugé dangereux par la presse conservatrice britannique – on se souvient de la couverture de The Economist du 28 avril présentant le candidat socialiste comme « The rather dangerous M. Hollande » -  François Hollande n’avait pas été reçu par David Cameron lors de son déplacement à Londres en février 2012. Le Premier ministre britannique n’avait sans doute pas envie de cautionner la démarche d’un candidat avec lequel il n’avait pas d’affinités politiques, mais cette rebuffade s’inscrivait dans une phase de refroidissement des relations franco-britanniques perceptible dès la fin de l’année 2011.

 

En réplique à un propos de George Osborne, le Chancelier de l’Echiquier, qui mettait la France au rang de la Grèce, François Barouin, le ministre des Finances de l’époque, déclarait au micro d’Europe 1 que « le France n’avait pas besoin qu’on lui donne de leçons » (16 décembre 2011), propos qui s’ajoutait à son précédent commentaire comparant avantageusement la situation économique de la France à celle du Royaume-Uni. Le président de la Banque de France, Christian Noyer, n’hésitait pas à venir à la rescousse en indiquant qu’il ne comprenait pas que les agences de notation s’apprêtent à dégrader la position de la France alors que l’économie britannique était, selon lui, en plus mauvaise posture, compte tenu de son déficit public, de son niveau d’inflation et de son taux de croissance.

 

Ces querelles de chiffres étaient en fait purement académiques. Les deux pays affichent une dette publique proche de 90% de leur PIB. Fin 2011, le déficit public britannique était ramené à 9%. Il est aujourd’hui (juillet 2012) de 7,8 % du PIB contre 4,5% pour la France. Le Royaume-Uni est certes entré officiellement en récession en avril 2012, sans que le taux de croissance française attendu pour 2012 – 0,4% selon l’INSEE – lui permette de pavoiser. Les Britanniques ont réussi à ramener leur taux d’inflation à 2, 8% (juin 2012) à comparer aux 2% observés en moyenne dans la zone euro, y compris en France. En revanche, sur le front de l’emploi, le Royaume-Uni faisait mieux que la  France malgré une sensible remontée du chômage (8,2% contre 10% pour la France) Les deux pays doivent également faire face à une dégradation de leur balance des comptes courants, plus marquée en France qu’au Royaume-Uni. Au total, aucun des deux pays ne pouvait – et ne peut d’ailleurs toujours pas – revendiquer une situation économique plus florissante que celle de son voisin d’outre-Manche. Et pourtant, les marchés font la différence. Le Royaume-Uni emprunte sur dix ans à un taux de 1,8% contre 2,5% s’agissant de la France, pour la simple raison que depuis l’arrivée au pouvoir de la coalition conservatrice-libérale en mai 2010, le pays s’est engagé dans la voie de l’assainissement de ses finances publiques, quelles qu’en soient les conséquences en matière d’emploi et de qualité des services publics. Les échanges aigres-doux qui viennent d’être rappelés ponctuent traditionnellement une relation indispensable, mais souvent rugueuse, entre deux pays qui ont été plus souvent adversaires qu’alliés.

 

En voyant Nicolas Sarkozy et David Cameron se congratuler sur le perron de l’Elysée le vendredi 17 février dernier, on avait peine à croire que ces deux dirigeants venaient de s’affronter assez sèchement à Bruxelles lors du Sommet européen du 9 décembre. La presse britannique avait publié les photos montrant le président français esquivant la main tendue du Premier ministre britannique, sans oublier de rapporter que le premier avait traité le second d’ « enfant obstiné ». L’épisode rappelait  les « combats de coqs[1] » qu’évoque Hubert Védrine à propos des rapports entre Jacques Chirac et Tony Blair, chaque fois qu’ils devaient débattre de la réduction du « chèque » britannique obtenu par Mme Thatcher en 1984 ou du démantèlement progressif de la Politique agricole commune. En octobre 2002, la presse internationale n’avait pas manqué de relever qu’au cours de l’un des Sommets européens, Jacques Chirac avait apostrophé Tony Blair en ces termes : « Vous avez été très mal élevé et on ne m’avait jamais parlé comme cela auparavant ». Ces altercations sporadiques avec le dirigeant britannique n’empêchent pas Jacques Chirac de noter dans ses Mémoires : «  Je dois dire que je me suis bien entendu avec Tony Blair dès sa nomination au poste de Premier ministre en mai 1997 », ajoutant toutefois « même si nos relations sont devenues plus difficiles par la suite[2] ». Tony Blair n’est pas en reste. Il rappelle dans ses Mémoires cette réunion du G8 à Gleneagles en Ecosse en juillet 2005 à laquelle participait un Jacques Chirac encore sous le coup de la défaite du « oui » au référendum sur le traité constitutionnel et qui venait d’apprendre que Londres avait été préféré à Paris pour organiser les Jeux olympiques de 2012. Blair écrit : « Quoi qu’on puisse penser de Jacques, il a du courage et c’est un pro […] dans la défaite, il était magnifique […]. Il a toujours eu une grande qualité : il avait l’air d’un président ; il s’exprimait et se comportait comme tel[3] ».

 


[1] Hubert Védrine, Le Temps des chimères 2003-2009, Paris, Fayard, p. 193.

[2] Jacques Chirac, Mémoires Vol. II – Le temps présidentiel, Paris, NiL, 2011, p. 233.

[3] Tony Blair, A Journey, Londres, Hutchinson, 2010, p. 561.

 

 

Il est douteux que Margaret Thatcher tienne dans la même estime l’ancien président français avec lequel elle a eu souvent maille à partir au cours des réunions du Conseil européen. Lors de l’un de ces sommets, raconte Charles Powell, son conseiller pour les questions de défense et de politique étrangère, Jacques Chirac aurait employé à l’endroit de Mme Thatcher un terme si vulgaire que les interprètes ont marqué un temps d’arrêt[1]. A l’inverse, Mme Thatcher exprime sa profonde reconnaissance à François Mitterrand pour le soutien indéfectible qu’il lui a apporté au cours de la guerre des Malouines : « J’ai eu de nombreuses querelles avec lui dans les années qui suivirent, mais je n’oublierai jamais la dette que nous lui devons pour son soutien personnel à cette occasion et tout le temps que dura la crise des Falkland[2] ».

L’estime n’est pas unanimement partagée. Dans son éditorial du 2 novembre 2010 commentant les traités signés par la France et le Royaume-Uni jetant les bases d’une coopération en matière de défense, le Daily Mail ne cachait pas son appréhension : « L’Entente restera-t-elle cordiale ? » Le paragraphe d’ouverture rappelait les principaux affrontements entre les armées des deux pays qui avaient tourné à l’avantage de l’Angleterre : « Azincourt, Trafalgar, Waterloo … Pas besoin d’être  spécialiste de l’histoire de notre île pour savoir qu’au cours des siècles l’entente entre la Grande-Bretagne et la France n’a pas toujours été cordiale. […] Pensez au refus de la France de nous soutenir dans les Falkland ou […] en Irak ». L’éditorial était assorti d’une photo montrant un navire britannique touché par un missile Exocet livré par la France aux Argentins.

Le Daily Mail avait négligé de rappeler la bataille de Blenheim (Höchstädt) qui en 1704, lors de la guerre de Succession d’Espagne, avait permis aux armées britanniques, conduites par celui qui allait devenir le premier duc de Malborough – l’ancêtre de Winston Churchill – d’offrir à l’Angleterre sa première victoire sur la France depuis cinquante ans. Les Français n’en ont pas gardé un souvenir très vif, pas plus que le nom de Fontenoy n’est associé outre- Manche à la défaite infligée en 1745 par les Français au duc de Cumberland, fils du roi Georges II.

L’inconscient collectif des peuples est ainsi structuré par des jalons historiques sélectifs entretenus par les médias, souvent au gré des commémorations et autres dates anniversaires appelées à cimenter l’unité nationale. William Wallace, l’éminent spécialiste de la politique européenne, souligne l’importance du symbolisme dans la consolidation des relations franco-allemandes. Il note, à l’inverse,  que l’intégration d’un détachement militaire britannique dans le défilé  sur les Champs Elysées le 14 juillet 2004 pour marquer le centenaire de la naissance de l’Entente cordiale n’a donné lieu à aucun geste de réciprocité de la part des Britanniques. Il dénonce au passage l’incessant recyclage par les médias britanniques des stéréotypes célébrant le courage des Britanniques, résistant seuls à la menace nazie, à la différence des Français qui avaient préféré pactiser avec l’ennemi[3].

A cet humus constitué par les dépôts d’une mémoire historique sélective s’est incorporé le ferment européen qui depuis les années 1950 a pollué la relation franco-britannique. Sans remonter aux camouflets infligés en 1963 et 1967 par le général de Gaulle aux Britanniques, alors candidats à l’entrée dans la Communauté européenne, on observe que la volonté de John Major de mettre son pays « au cœur de l’Europe », comme après lui Tony Blair dira vouloir le faire, a tourné court. Sa détermination n’a guère pesé face aux réalités des marchés financiers – sortie du Système monétaire européen en 1992 – et aux aléas sanitaires (crise dite de la « vache folle »). La difficile approbation du traité de Maastricht par la Chambre des


[1] Rapporté par Claire Berlinski, There Is No Alternative – Why Margaret Thatcher Matters, New York, Basic Books, [2008], 2011, p. 319.

[2] Margaret Thatcher, 10 Downing Street – Mémoires, Paris, Albin Michel, 1993, p. 172.

[3] William Wallace, « The Collapse of British Foreign Policy », International Affairs, vol. 81, n°1, janvier 2005, p. 66-67.

 

communes, à un moment où Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, et François Mitterrand  le pressaient de conclure, n’a pas contribué à renforcer la francophilie britannique. La France est identifiée à la contrainte européenne, bureaucratique et inutilement intrusive, de plus en plus mal supportée outre-Manche. Mais c’est aussi par la France que passera la réintégration dans le jeu européen.

Il est vraisemblable que l’accord de Saint-Malo (décembre 1998) a été pour Tony Blair le moyen d’affirmer, par le biais d’une relance de la politique européenne de défense, sa volonté d’arrimer plus fermement son pays à l’Union européenne et de faire ainsi oublier son abstention lors de la création de l’euro. Quelles qu’aient été les arrière-pensées de Tony Blair, on ne peut mettre en doute son attachement à l’ancrage de son pays à l’Union européenne qui lui permettait, avoue-t-il candidement, « d’exercer son influence et de favoriser ses intérêts[1] ».

Mais ce n’est pas par coïncidence que l’accord de Saint-Malo est intervenu au moment où les exactions serbes au Kosovo se multipliaient en toute impunité en dépit des pressions de la communauté internationale. Tony Blair et Jacques Chirac avaient tiré de ce nouvel aveu de l’impuissance diplomatique la conviction que l’Union européenne devait se doter d’une authentique capacité de défense qui lui soit propre.

C’est donc très naturellement que les deux principaux acteurs  européens en matière de défense ont été amenés à se rapprocher, comme l’avaient déjà fait certains industriels majeurs du secteur, Thales et MBDA notamment. Ensemble, la France et le Royaume-Uni assurent la moitié de l’effort budgétaire de défense de l’Union et sont à l’origine de plus des deux tiers des crédits de R&D dans le domaine. Ce rapprochement s’est traduit, entre autres, par la mise en place en 2006 d’un groupe de travail de haut niveau (High Level Working Group), composé de responsables industriels et de représentants des ministères de la défense, chargé de faire avancer les programmes menés en coopération et d’explorer de nouvelles voies. La contrainte budgétaire consécutive à la crise financière de 2008, qui n’a pas épargné les budgets militaires, ne pouvait qu’inciter les deux pays à resserrer leur coopération, en dépit des réserves exprimées de part et d’autre de la Manche. Un rapport sénatorial mettait ainsi en doute la sincérité des Britanniques : « L’action de la politique britannique au sein de l’Union européenne a souvent été celle d’une instrumentalisation au profit de ses objectifs (être au cœur de l’Europe pour être l’interlocuteur incontournable des Etats-Unis)[2] ».

Les deux traités de défense, assortis de quinze accords, signés à Londres le 2 novembre 2010, ont marqué un nouveau pas dans la mutualisation des moyens capacitaires des deux Etats. Le volet le plus important, au plan symbolique, concerne l’accès par l’un et l’autre pays aux installations de radiographie et d’hydrodynamique du partenaire permettant de vérifier l’état des têtes nucléaires de leur inventaire national. Quand on sait le degré de dépendance de la composante stratégique océanique britannique à l’égard des Etats-Unis, on mesure mieux le caractère emblématique de cet engagement préparé par la commission mixte franco-britannique sur les questions de politique et de doctrine nucléaires et par les échanges réguliers entre le Commissariat à l’énergie atomique et son homologue britannique, l’Atomic Weapons Establishment.

Non moins symbolique a été la décision de créer une force aéronavale intégrée assurant la permanence en mer d’un porte-avions français ou britannique, accueillant les appareils de l’aéronavale de l’un et l’autre pays, les Rafale Marine côté français et les F-35 américains, lesquels ne seront sans doute pas livrés à la Royal Navy avant 2020, date probable d’entrée en


[1] Tony Blair, A Journey, op. cit., p. 533.

[2] Josselin de Rohan et Daniel Reiner, La Coopération bilatérale de défense entre la France et le Royaume-Uni, rapport d’information du Sénat, Commission des Affaires étrangères et de la Défense, n°658, 2009-2010, p. 20.

 

service du premier porte-avions de la classe Queen Elizabeth [1]. Plus encore que le volet nucléaire, très technique et ultra confidentiel, la perspective de partager avec la France la surveillance des mers du globe plongeait la presse populaire et certains parlementaires britanniques dans l’effroi. Aujourd’hui privé (temporairement) de ses porte-avions, sacrifiés sur l’autel de la rigueur budgétaire, le Royaume-Uni pouvait-il s’en remettre aux Français pour aller, le cas échéant, défendre les Falkland ? interrogeait le Daily Mail (2 novembre 2010).Dans les colonnes du même quotidien, le colonel Tim Collins, combattant très médiatisé de la guerre en Irak, rappelait l’exhortation de l’amiral Nelson à son équipage : «Vous devez haïr les Français comme vous haïssez le diable ».

Ces traités de défense, qui prévoyaient, en outre, la mise en place d’une force expéditionnaire commune et officialisaient la coopération technique dans le domaine des missiles et des drones, n’auraient sans doute pas vu le jour sans la décision du président Sarkozy de réintégrer la France dans la structure militaire de l’Otan, mais ce sont avant tout les réductions de crédits alloués à la défense dans les deux pays qui les ont rendus un peu plus inévitables. Il n’est pas exclu que cette coopération bilatérale affichée ait été pour David Cameron, otage de sa majorité allergique à l’Europe, le moyen de ralentir encore davantage la dynamique essoufflée de la politique européenne de sécurité et de défense. Concrètement, cette coopération a comme autre avantage pour les Britanniques d’introduire un coin dans le tandem franco-allemand aux commandes dans la gestion de la crise de l’euro.

Le Royaume-Uni a clairement fait le choix d’un bilatéralisme sélectif. Prié de confirmer ou non la thèse selon laquelle tout rapprochement avec l’Allemagne serait gelé avant que ne soit évaluée la pertinence des traités avec la France, William Hague, le Secrétaire au Foreign Office, précisait :

Nous n’avons pas signé un traité avec la France simplement pour le plaisir d’en signer un. Nous l’avons fait parce que nous avions de bonnes raisons de penser qu’en termes de capacités et de complémentarité il s’agissait d’un partenariat naturel. Nous n’avons pas l’intention de signer de traités bilatéraux de cette nature avec d’autres pays, ne serait-ce que parce qu’ils fragiliseraient actuellement la portée du traité anglo-français[2].

 

Liam Fox, ministre de la Défense jusqu’à sa démission en octobre 2011, assurait volontiers  que le Royaume-Uni ne pouvait s’entendre qu’avec « ceux qui investissent dans la défense et sont prêts à combattre » (willing to pay and willing to fight). L’Allemagne ne satisfaisait à aucun des deux critères ainsi que l’a démontré la position allemande lors de l’intervention en Libye. Son abstention à l’occasion du vote par le Conseil de sécurité des Nations unies de la résolution 1973 présentée par la France et parrainée par le Royaume-Uni (et le Liban) autorisant l’interdiction de l’espace aérien libyen n’a fait que confirmer la conviction britannique que le choix d’un partenariat renforcé avec la France était le bon. Malgré les divergences entre les deux pays quant au rôle de l’Otan dans la conduite des opérations aériennes, il est incontestable que, compte tenu de la décision américaine de rester en retrait, c’est essentiellement l’action menée par les forces franco-britanniques qui a permis la chute du régime du colonel Kadhafi, objectif qui allait au-delà des termes de la résolution du 17 mars 2011, ainsi que l’ont noté nombre d’observateurs. Un spécialiste américain, cité par l’International Herald Tribune, soulignait la portée de l’événement : « Au regard des critères internationaux, la France et la Grande-Bretagne sont des puissances qui comptent, même si leur poids politique pèse plus que leurs forces militaires[3] ». La France et le Royaume-Uni


[1] Ce projet n’est plus d’actualité depuis la décision du ministère de la Défense britannique, en avril 2012, de revenir à la version à décollage vertical du F35 afin d’éviter le coût d’équipement des deux porte-avions britanniques en brins d’arrêt et catapultes, estimé à un milliard de livres sterling.

[2] Commission Défense de la Chambre des communes, The Strategic Defence and Security Review and the National Security Strategy, session 2011-2012, 6e rapport, HC 761, Ev. 60.

[3] Anthony Cordesman, chercheur au Center for Strategic and International Studies  de Washington, rapporté par l’International Herald Tribune, 21 octobre 2011.

 

 

étaient ainsi redevenus des acteurs de premier plan sur la scène internationale, ce qui était le but premier de ce partenariat bilatéral.

L’identité de vues entre Paris et Londres sur le dossier iranien et sur la situation en Syrie est de nature à rééquilibrer les relations entre les deux pays momentanément refroidies par les dissensions sur les enjeux européens. On  en a eu la confirmation lors du sommet franco-britannique qui s’est tenu à Paris le 17 février dernier, avec quelques semaines de retard pour cause de brouille sur fond de divergences européennes. Il s’agissait de faire avancer les projets retenus dans le cadre des traités de Lancaster House et d’ouvrir de nouveaux chantiers, notamment celui de la participation française au programme électronucléaire britannique. MBDA a vu son rôle confirmé en tant que maître d’œuvre d’un ensemble de projets déjà en cours (missile antinavire léger, rénovation du missile de croisière Scalp/Storm Shadow, missile antichar de nouvelle génération), mais c’est sans doute l’officialisation du programme de drones de surveillance confié à Dassault et à BAE Systems qui a le plus retenu l’attention et suscité le plus de critiques côté britannique. Le Daily Telegraph du 17 février citait une source militaire regrettant le renoncement au drone américain Predator et affirmant que la coopération entre Britanniques et Français était davantage affaire de diplomatie que de défense[1]. Cette coopération pourrait se trouver renforcée, au grand dam des conservateurs eurosceptiques, si le projet de fusion entre BAE Systems et EADS, annoncé le 12 septembre, se concrétisait. Logique dans une dans une perspective de complémentarité industrielle, ce projet, posera néanmoins de redoutables problèmes de gouvernance, compte tenu de  son architecture organisationnelle actuelle, largement binationale franco-allemande, et de l’implication de l’Etat français dans le capital ‘15%).

Bien que marginalisé dans le jeu européen du fait de sa non participation à la zone euro, le Royaume-Uni entend cependant préserver ses acquis, notamment le maintien de la réduction de sa quote-part au budget (2,7 milliards de livres sterling) arrachée par Margaret Thatcher en 1984. Lors du Sommet européen des 28 et 29 juin derniers, David Cameron n’a sans doute pas manqué de rappeler au président Hollande l’accord tacite passé avec son prédécesseur pérennisant le « rabais » accordé aux Britanniques en échange de la sanctuarisation de la PAC .On ne manquera pourtant pas de  voir resurgir les dissensions entre les deux pays sur la meilleure façon pour l’Union de sortir de la crise, la France faisant pour l’occasion cause commune avec l’Allemagne pour prôner une coordination fiscale accrue dont Londres ne veut pas entendre parler. Londres et Paris se retrouvent ainsi pris au piège d’une relation schizophrénique faisant alterner  épisodes effusifs et affrontements éruptifs. Deux historiens spécialistes de l’histoire du couple rappelaient « qu’au cours du XXe siècle, [Français et Britanniques] ont été des alliés, mais jamais des amis[2] ». Dans un contexte international sensiblement différent, Talleyrand, futur ambassadeur de France à Londres, écrivait à Napoléon au lendemain de la bataille d’Ulm : « L’Angleterre et la France, à cause de leur juxtaposition, de leur esprit et de leur rivalité, peuvent être considérées comme des ennemis naturels[3] ». L’hostilité a fait place à une relation ambivalente dans laquelle chacun des deux pays voit dans l’autre une sorte de repoussoir autant qu’un contre-modèle attirant. Mais, au total, ainsi que le notait Hubert Beuve-Méry dans un éditorial publié à l’occasion du 50e anniversaire de la signature des accords de l’Entente cordiale, « ce lion têtu qui veut croire encore à son splendide isolement, ce coq disert qui croit pouvoir encore se griser de mots, n’ont pas fini de mesurer combien ils ont besoin l’un de l’autre[4] ».

 


[1] En attendant la concrétisation du programme franco-britannique Telemos (Dassault –BAE Systems), le nouveau ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a fait part de son intention de doter les forces armées françaises du drone américain Reaper qui a la préférence de l’armée de l’Air (juillet 2012).

[2] Robert et Isabelle Tombs, That Sweet Enemy, Londres, Heinemann, 2006, p. 701.

[3] Rapporté par Amédée Pichot, Souvenirs intimes sur M. de Talleyrand, Paris, E. Dentu éditeur, 1870, p. 28.

[4] Editorial signé Sirius, Le Monde, 9 avril 1954.

 

Jean-Claude Sergeant